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ESCAPADE SUR LA COTE D’ALBATRE : VEULES-LES-ROSES

Lundi 5 août 19

Ce nom de « côte d’albâtre », que je trouvais prétentieux, vient de la teinte claire des falaises de Normandie, qui donnent aux eaux du bord une couleur presque laiteuse.

La team des charcutiers grassouillets du marché de Luneray remballe, en écoutant à fond « Ma gueule » de Johnny : à un moment, on a presque l’impression qu’ils esquissent tous quelques pas de danse.

L’après-midi, nous nous baladons dans Veules-les-Roses. C’est, dit-on, l’un des plus jolis villages de France et nous le visitons sous une pluie qui lui va bien aussi.

Les étranges piliers sculptés de son église.

La promenade aux Champs-Elysées (en fait… les champs du père Elysée) le long de la Veules, qui s’enorgueillit d’être le plus petit fleuve de France (à peine un kilomètre).

Victor Hugo passa ici plusieurs de ses derniers étés, dans la belle villa de son ami Paul Meurice, qui donnait sur le rivage, puis sur le casino de la Belle Epoque.

http://genealalie.canalblog.com/archives/2008/04/28/13314187.html

Elle fut détruite, suivant les sources, soit par une catastrophe naturelle (une tempête), soit par une catastrophe humaine encore plus absurde (un des bunkers du Mur de l’Atlantique). Après la guerre, on ne fut fichu que d’y reconstruire des cafés banals. Le progrès n’est pas toujours un progrès.

Pour avoir accueilli le grand homme, Veules-les-Roses a obtenu de Paris trois des derniers fragments restants du monument édifié pour son centenaire en 1902. Les Allemands se firent une joie amère de le fondre en 1943 : on y voyait Hugo reçu au Parnasse par les plus grandes sommités poétiques, Homère, Virgile, Dante, Ronsard (et même Molière, dont les vers ne brillent pourtant pas par leur poésie), mais pas un seul Allemand, donnerwetter !

Lorsque l’on découvre cette plaque du sculpteur Barrias représentant Hugo au milieu de ses personnages, on serait presque reconnaissant aux autorités d’Occupation d’avoir montré un irrespect aussi crasse à l’égard de nos kitchteries nationales.

Dans ses dernières années, Hugo était une icône vivante. En septembre1884 (c’était sans doute en 1882 mais je préfère que la scène se passe quelques mois à peine avant sa mort), il invita à un banquet les cent enfants les plus pauvres de la région, qui furent lavés, peignés, habillés pour la circonstance. Ce dernier acte de philanthropie de la gloire nationale fit la une de l’Illustration.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/81/Victor_Hugo_et_les_enfants_en_1882.JPG

La légende veut que la plus petite des invités, âgée de trois ans, ait été placée à côté du patriarche. Au début, elle avait tellement la pétoche qu’elle n’osait pas piper mot. Deux heures plus tard, après lui avoir avoir piqué les meilleurs morceaux dans son assiette, elle s’était endormie dans ses bras. J’imagine qu’il roupillait lui aussi, la tête renversée en arrière, et que personne n’osa les réveiller. Ni immortaliser d’une photo cette sieste hugolienne partagée par l’ancêtre colosse et la minuscule gavroche.

Dans ses derniers mois, Hugo se foutait presque de tout, à part des enfants. Il ne lutinait même plus ses malheureuses infirmières, c’est tout dire. Il venait quand même regarder la mer au fond d’une grotte (qui n’est guère qu’une petite anfractuosité creusée dans la falaise mais hiéroglyphée presque mystérieusement de rouge).

Les gens du cru osaient parfois s’approcher pour le saluer. Il leur souriait aimablement en les tenant à distance.

Une petite pancarte, dont le prosaïsme touche à la poésie, nous annonce que

« C’est ici qu’il a vu pour la dernière fois la mer. ».

Je l’imagine sortir soudain de sa torpeur et repenser à ses vers prophétiques des Quatre voix de l’esprit qu’il avait écrits pour l’occasion quarante ans plus tôt :   

« Ô moment solennel ! Les monts, la mer farouche,
Les vents, faisaient silence et cessaient leur clameur.
Le vieillard regardait le soleil qui se couche
Le soleil regardait le vieillard qui se meurt. »

Difficile d’imaginer qu’en 1940, se déroulèrent des combats violents entre les tanks de Rommel et les soldats écossais pris au piège, sur cette plage encore un peu sauvage où nous nous baignons ce soir, dans un rayon de soleil qui déchire les nuages.

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Se souvenir des violences et des folies du passé donne à la paix du présent sa véritable dimension : fragile, poignante.

Marée basse : un couple de mariés se promène nu-pieds sur le sable en grande tenue de cérémonie, devant une photographe qui les mitraille à reculons. Ce qui est joli, c’est qu’ils tiennent leurs deux enfants par la main. Mais la photographe écarte les enfants et demande aux deux tourtereaux de prendre la pose, pour mieux transformer cette image d’un mariage moderne en cliché.

Puis elle a une nouvelle inspiration : elle demande à l’homme de faire tournoyer sa compagne et l’on sent qu’il commence à trouver le temps long. Les enfants aussi, qui se mettent à jouer dans le sable, les fesses dans des flaques. La mariée se souvient qu’elle est maman, elle touche terre et se précipite pour leur frotter le derrière. Le père la rejoint. Au bout de quelques instants, sans plus s’occuper de la photographe qui s’impatiente, ils regardent tous des coquillages.

Ce serait ça, la bonne photo. Je le sens mais je la manque. J’ai l’impression que la photographe professionnelle aussi.