LE GRAND CALUMET DE LA PAIX

Vendredi 27 septembre 19

Le professeur Normal travaille actuellement avec ses Premières sur « Des Cannibales » et « Des Coches », les deux essais de Montaigne consacrés aux Amérindiens : «Notre monde vient d’en trouver un autre ».

Il entend parler de la mise en scène des Indes Galantes de Rameau que propose actuellement le jeune Clément Cogitore et une chorégraphe, Bintou Dembélé à l’Opéra Bastille. Et notamment de la quatrième entrée, consacrée aux Sauvages du Nouveau Monde.

Il tombe sur cette vidéo où, il y a deux ans, Cogitore avait réussi à se faire prêter la grande scène de l’Opéra Bastille pour y organiser une rencontre détonante entre le martial baroque de Rameau, son « Grand Calumet de la Paix », et des danseurs de KRUMP, cette danse de défi née dans les ghettos américains à la fin des années 90, au moment du tabassage de Rodney King.

Battle si intense et, en même temps, si évidente que le directeur de l’Opéra, Stéphane Lissner, demanda aussi sec à Cogitore de monter l’ensemble de l’opéra-ballet de Rameau.

Dans cette interwiew passionnante, Cogitore raconte l’histoire étonnante de la création de ce morceau :  un jour de 1725, sur la scène du Théâtre Italien (celle où Silvia, Arlequin  et Marivaux viennent de créer L’ile des Esclaves, autre histoire de révolte) Rameau assiste à une exhibition de quelques « sauvages » du Nouveau Monde. On les a fait danser. On les applaudit, mais sans doute aussi les regarde-t-on comme des animaux de foire. Rameau est-il indemne de ce voyeurisme occidental ? Quoi qu’il en soit, il réagit en artiste : cent cinquante ans auparavant, Montaigne a su faire parler trois Indiens, d’égal à égal, pour se rendre compte à quel point, loin d’être des sauvages, ils étaient tout à fait capables de porter un regard incisif sur la société française. Rameau, lui, ne les fait pas parler, il les écoute, à sa manière : rentré chez lui, sous le coup de l’émotion et de la surprise que vient de lui procurer leur danse, il compose un premier petit morceau, qu’il réutilisera dix ans plus tard pour ce superbe « Grand Calumet de la Paix ».

Cogitore propose l’idée étonnante que cette danse des Sauvages de 1725 était déjà une sorte de KRUMP, de combat stylisé. Ainsi les danseurs d’aujourd’hui redonnent à ce morceau la violence tribale et cathartique qu’elle possédait à l’origine.

Cogitore explique aussi en quoi la « rencontre entre deux mondes », sur quoi Montaigne, Normal et ses élèves argumentent, est fondamentale pour lui d’une autre manière : en quoi il a placé la rencontre explosive entre deux univers artistiques différents au centre de son désir de création.

Un jeune homme intéressant.

Normal se dit qu’il doit absolument aller voir ces Indes Galantes-là. Oui. Mais il ne reste plus que des places à 150 euros minimum. Dommage. Normal sait combien coûte une production de théâtre vivant mais, quand même, à ce prix-là, peu de danseurs de Krump auront le privilège de s’asseoir sur les fauteuils de Bastille, et à peine plus de simples professeurs blancs. Une manière comme une autre de s’assurer que la rencontre entre deux mondes se limite à la scène et ne se produise surtout pas dans la salle : sinon, risquerait-il par hasard de se passer quelque chose?