AU CAFE DU TRAGIQUE (II)

A peine une minute plus tard, un vieux bonhomme, assis à quelques tables de Normal, se met à passer un coup de téléphone.

Cet emmerdeur répète toutes ses phrases, comme si sa correspondante ne l’entendait pas, ou ne voulait pas l’entendre, à voix si haute que Normal n’a aucun moyen d’échapper à son monologue : « Oui, allô, ma chérie, oui, ma puce (peut-être est-il content de pouvoir annoncer à l’ensemble du café qu’il appelle quelqu’un « ma chérie, ma puce » ?), tu es dans le train ? Alors, voilà, je me disais que, la dernière fois, on était allé au théâtre, alors, cette fois, on pourrait aller au, comment ça s’appelle, déjà, au, oui (le type paraît hésiter à lancer le mot, comme s’il n’était pas sûr lui-même de l’effet qu’il allait produire sur son interlocutrice invisible, et Normal ne peut s’empêcher de risquer quelques hypothèses, « au cinéma » ou « au restaurant », non, ça ne provoquerait pas tant d’hésitation, alors « au cirque », ou carrément, vieux coquin, « à l’hôtel » ?).

Le type finit par se lancer : « au cabaret ». « Ah bon, tiens, ça existe encore, les cabarets ? », se demande le professeur. Manifestement l’interlocutrice partage les réticences de Normal, car le monsieur enchaîne : « Non, tu n’as pas l’air ravie, ce n’est pas une bonne idée ? ».

Mais ce faux timide sait se montrer si terriblement obstiné que Normal se demande s’il ne va pas parvenir à ses fins : « Celui des Saints-Pères, là, comment il s’appelle ? Le Camillo. Tu connais ? Non, tu ne connais pas ? Moi, je connais, c’est bien, j’y allais, autrefois, enfin, autrefois, ce n’est pas si vieux quand même. Il y a une scène et puis il y a cinq ou six artistes qui passent dans la même soirée. Des chansonniers, voilà. Ils sont amusants, ils font rire même les gens de ton âge. Non, parce que, la dernière fois, tu m’as dit que tu n’étais jamais allée au cabaret avec tes amis, alors, j’ai pensé que, peut-être, non ? Comme on est déjà allé au théâtre, on pourrait peut-être changer, aller voir quelque chose de plus… Bien sûr, je t’invite, ma puce. Je dis ça au cas où. L’avantage, tu vois, c’est qu’il y a un photographe, qui prend les clients en photo. Je n’en ai pas, de photo de toi. Et toi, tu pourrais en avoir une de moi, si tu en veux une… Voilà, c’est ça, on s’envoie un texto, quand tu seras sûre. Tu me préviendras. Oui, je t’embrasse, ma… ».

Il s’arrête avant de prononcer « puce » et l’on devine que sa correspondante lui a raccroché au nez. « Ouf, se dit Normal, il ne va plus m’embêter, celui-là! » De toute évidence, ce pauvre bougre n’a rien à lui apprendre sur le tragique. A peine sur le ridicule (s’il parlait à sa jeune maîtresse) ou sur le pathétique (s’il parlait à sa fille).

Le type se retourne brusquement dans la direction de Normal comme s’il avait deviné que celui-ci était en train de l’observer. Il lui adresse un sourire faussement détaché et un petit haussement d’épaule, au cas où Normal aurait entendu la conversation et où il serait nécessaire de lui faire comprendre que ça n’a pas d’importance, qu’elle est comme ça mais qu’elle finit toujours par rappeler. Normal préfère lui aussi faire semblant, d’avoir le regard perdu dans le vague, tant il serait pris par sa réflexion sur la copie qu’il est en train de corriger. « Tu te plantes complètement, mon pauvre vieux », déclare-t-il dans sa tête à ce semblable auquel il a choisi de ne pas adresser la parole, « tu ferais mieux de lui demander où elle a envie d’aller elle, plutôt que de chercher à la trainer dans un endroit qui te fait plaisir à toi.».

C’est facile de discerner où se situent les maladresses psychologiques des autres, quand on les considère froidement de l’extérieur. C’est plus difficile d’analyser avec autant de recul nos propres relations, et nos propres névroses, n’est-ce pas ? Peut-être que si quelqu’un entendait les coups de fil que tu passes, il te trouverait aussi lamentable que toi ce bonhomme, non ? Si, répond Norman à Normal, tu as raison mais tu m’énerves ! De toute façon, j’ai du travail !

Mais qu’on me laisse bosser, nom de dieu, qu’on me laisse bosser ! Je vais avoir corrigé trois copies dans l’après-midi, et pas entamé mon brillant corrigé, ç’est ça qui est vraiment tragique !

(à suivre)