J’ai aimé ce film d’abord parce que Yorgos Lanthimos est un sacré styliste. Chaque plan surprend par la beauté iconoclaste de sa composition. Tout est filmé en contre-plongée (du point de vue d’un des animaux de compagnie d’une dame de compagnie, ou peut-être des lapins de la reine ?). Frontalité à la Wes Anderson.
Ensuite à cause de la complexité des trois personnages féminins, et de leur relation. Chacune d’entre elles évolue : la Reine (Olivia Colman) est à la fois une marionnette stupide et une femme blessée par ses nombreuses fausses couches, terrifiée par sa fonction publique et terriblement seule. La favorite en place (Rachel Weisz), est d’abord impressionnante de dureté puis touchante, lorsqu’elle comprend qu’elle est évincée. Enfin la nouvelle favorite (Emma Stone) paraît d’abord l’héroïne positive, avant de se révéler le véritable monstre d’individualisme, ou même d’égoïsme. Autrement dit, ce film n’est pas seulement un exercice de style maniériste mais arrive à faire évoluer, de manière passionnante, notre regard de spectateur sur les personnages principaux.
Quant à la cour d’Angleterre, elle est filmée comme un hôpital psychiatrique. Un concentré de grandes passions et d’ambitions mesquines vu par un Saint-Simon déjanté. Les hommes, maquillés et futiles, y jouent le rôle habituel des femmes. Tous sont d’une méchanceté jubilatoire. Comment ne pas être redevable à ce Grec d’avoir montré des Anglais aussi hystériquement pervers que le sont d’ordinaire les Français dans les films anglo-saxons?
Spendide mise en scène de Robert Lepage avec la troupe du Soleil à la Cartoucherie.
Le propos de ce premier volet de la trilogie explore plus la réalité contemporaine des junkies de Vancouver que l’histoire des peuples premiers. J’attends la suite.
Mais je garde déjà dans la tête des images visuelles très fortes :
Les colonnes du
sous-sol d’un musée devenant les troncs d’une forêt attaqués à la tronçonneuse
par des ouvriers de chantier,
Le récit de la rue
Hastings et du commerce de l’opium comme arme culturelle de l’Occident contre
la Chine, puis de la Chine contre l’Occident, tandis que toute la troupe danse
une chorégraphie paisible de Chi Qong,
Un canoë qui monte
et qui se renverse quand le jeune Indien embarque l’artiste peintre dans l’essai
du psychotrope,
Enfin, dans la
scène finale, tous les paumés qui viennent trouver un abri dans l’atelier de
l’artiste solitaire en train de peindre.
La virtuosité des
changements de lieux permet de dire le monde moderne aussi efficacement et plus
poétiquement que le cinéma.
La découverte de la fin 2018, grâce à « Lycéens au cinéma »!
Le professeur Normal achète immédiatement le DVD pour le montrer à ses amis.
Ulysse est stupéfait lui aussi par la puissance de ce film, sa façon de happer le spectateur pour lui faire ressentir, grâce à l’image et grâce au son, l’odyssée humaine du personnage. Au contraire, Arlette et le citoyen Lambda lui reprochent d’esthétiser la misère, sans proposer aucune perspective politique, en bon Occidental qui regarde le noir pousser son vélo et ne cherche pas à l’aider. Ulysse n’est tellement pas d’accord que, pour une fois, il sort de sa distance confortable d’éternel cynique et se met presque en colère : un artiste n’est ni un militant, ni un travailleur humanitaire, sa tâche consiste à témoigner, en la dignifiant, d’une expérience humaine ! Ce ne sont pas seulement de « belles images » (même si objectivement elles sont très belles), mais des images « authentiques », au sens où elles font éprouver de l’intérieur l’âpreté mythique d’une condition !
Les autres le regardent palpiter, stupéfaits. Lambda, à qui l’on vient de clouer le bec, est pourtant presque ravi de constater que son vieux pote est encore capable de prendre feu pour quelque chose.
Ulysse est
tellement frappé par ce film que, quelques semaines plus tard, il se glisse en
douce dans le sillage du professeur aux journées de formation « Lycéens au
cinéma », dans une salle art et essai d’Arcueil. Il est un peu désagréablement
surpris de constater qu’il ne détonne pas vraiment dans cet aréopage de pédagos
lecteurs de Télérama, mais, surtout, il découvre la « lettre vidéo »
écrite par Emmanuel Gras pour expliquer son itinéraire artistique et sa
pratique du documentaire. « Texte » magnifique de simplicité et de
profondeur : Ulysse y trouve des éléments passionnants de réflexion, non
seulement sur le cinéma, mais sur l’art en général et sur l’humanité.
Emmanuel
Gras : un poète du documentaire (alors que ces deux mots semblaient à
Ulysse être a priori antinomiques).
Et un poète capable d’expliquer ses choix avec justesse, comme dans cette intéressante interview :
Vendredi 26 octobre 18, café de la fondation Vuitton
Deux amoureux d’âge mûr, serrés l’un contre l’autre comme des adolescents, sur
l’Allée Sablonneuse du Bois de Boulogne, dans l’éclat lugubre d’un orage
d’automne qui fait étinceler les feuilles mortes et les troncs noirs des arbres.
La fondation Vuitton : une nacelle de métal et de verre déjà trop petite pour la foule qui l’encombre.
L’expo Schiele-Basquiat n’est que la juxtaposition de deux expos différentes : une petite présentation de dessins de Schiele et une énorme rétrospective sur quatre étages de toute la carrière de Basquiat. Aucune mise en relation de ces deux artistes fulgurants morts tragiquement à 28 ans après avoir dynamité l’art de leur époque. Dommage.
Néanmoins, ce qui me frappe, chez l’un comme chez l’autre, c’est la volonté
d’expérimenter en permanence. Ils ne séparent pas travail de réflexion et
travail de création, ils sont en permanence en train de dessiner et d’essayer
des voies nouvelles. Ils nous font assister au bouillonnement créatif de leur
imagination, à la transformation permanente du matériau de leur vie, de leur
époque et de leur pensée, en œuvre artistique en train de s’inventer. Deux
bateaux ivres : ils suivent sans se poser de questions les multiples voies
de leur imaginaire, qui sont comme les mille bras secondaires d’un fleuve
unique.
Comme Syl, je n’aime pas tout dans Basquiat : certaines œuvres trop simplistes me rebutent et je trouve le snobisme qui l’entoure encore un peu ridicule. Mais son parcours de vie m’impressionne et je suis sensible à la puissance expérimentale de son geste. Ainsi, dans cette œuvre, il rêve à partir d’Exu, le nom d’un démon d’Afrique très révéré par les esclaves déportés en Amérique.
EXU Basquiat
La toile grand format est beaucop plus impressionnante que cette photo, à cause de la taille du personnage principal, de son visage agressif et des yeux qui s’échappent de toute part de lui.
Même si je me suis moqué des touristes qui mitraillaient les portraits de Schiele au lieu de les regarder, j’ai éprouvé le besoin de photographier un morceau de « The Kangaroo Woman » de Basquiat.
Pour la phrase énigmatique écrite dans un coin :
« Many mythologies tell of a voyage to a land of
the dead in the west ».
J’imagine qu’il voulait dénoncer la déportation des Noir. Mais moi, je suis surtout sensible à l’appel de ce voyage mythique vers l’Ouest au pays des morts.
La marche
organisée dans le monde entier par 350.org et à laquelle une initiative lancée
par un anonyme à la suite de la démission de Nicolas Hulot a donné en France un
retentissement beaucoup plus grand qu’annoncé : une foule dense et nombreuse
qui surprend le Citoyen Lambda. D’après lui, plus proche des 50 000 estimé
par les organisateurs que des 12 000 dénombrés par la police. Le simple
rassemblement vers l’Hôtel de Ville s’est transformé en marche vers la
République.
Il est enchanté par la diversité et l’inventivité des slogans :
Arrête de niquer ta mer
Les capitalistes vivent au-dessus de nos moyens
Et plein d’autres qu’il a oubliés.
Celui qu’il a trouvé le plus beau : « Et si nous battions des records de chaleur humaine ? », était brandi par une jolie brune à la peau sombre juchée sur les épaules de son copain, comme la fameuse égérie révolutionnaire de 68 photographiée par Gilles Caron. Lambda ne parvient à en prendre à l’arrachée qu’une photo surex mais à côté de lui, un photographe professionnel fait beaucoup mieux : la fille se tourne vers lui obligeamment pour qu’il puisse la prendre et il la remercie d’un sourire.
L’image de
ces petites filles juchées sur les épaules paternelles, qui brandissaient fièrement à deux une
banderole «Pensez à nous » ; mais, la lassitude venant, elles avaient
appuyé la pancarte sur la tête de leurs pères, posé leurs mentons sur la
pancarte et elles se chamaillaient un peu.
Beaucoup de ces slogans inventifs étaient écrits sur de simples pancartes en carton (comme celle de sa fille Graine-de-moutarde : « Marre de vos salades ! »). Mais très peu étaient repris par la foule, à part, dans le coin où ils ont décidé de marcher :
« Et un et deux et trois degrés C’est un crime contre l’humanité ! »
scandé par
un petit groupe plus organisé que les autres.
En arrivant à la manif, Lambda s’est dit : « Bizarre, une manif presque silencieuse ». Ce silence des voix contrastait avec le vacarme joyeux des slogans écrits sur les pancartes en carton. Toute cette énergie individuelles manquait de micros, d’amplis, de caisse de résonance, d’organisation collective. La multiplicité et la diversité de ces dizaines de milliers de désirs pressants d’agir et de se faire entendre, comment peut-elle se fédérer, s’organiser, parler d’une seule voix ?
Comment tous crier assez fort un message assez unanime pour obliger les décideurs à l’entendre, alors même qu’ils se bouchent les oreilles ?
Comment réussir à casser les oreilles de ceux qui n’ont aucune envie d’entendre ?
Bien sûr cela ne concernerait que les parents de mon personnage mais il n’est pas inutile de rafraîchir nos souvenirs sur la façon dont la France a traité les travailleurs qu’elle faisait venir dans les années 60. Mettre ces témoignages en relation avec l’actuelle crise des migrants permet de saisir les ressemblances -et aussi les différences- entre ces deux situations de déracinement.
Je suis frappé aussi par les images de cet homme revenant sur le lieu où se situait le bidonville et n’y retrouvant rien, puisqu’on y a construit depuis un jardin paysager. Toute proportion gardée, cela me rappelle Claude Lanzmann filmant dans Shoah les lieux bucoliques où étaient édifiés les camps. Ou bien les pelouses qui tapissent les paysages étrangement bossués des tranchées de la première guerre mondiale.
La vérité des lieux se situe dans l’émotion des hommes.
Intéressant d’écrire sur les aventures d’un amateur de foot portugais pendant l’année 2006 précisément en cet été 2016 où le Portugal vient de battre la France chez elle en finale de l’Euro. Salutaire exercice de décentrement, que je n’avais pas prévu mais qui vient à son heure.
Dans mes recherches, je tombe sur l’article « Portugal » de Vikidia, l’encyclopédie Wikipedia pour les jeunes dont j’ignorais l’existence. Il se termine par un paragraphe révélateur sur le football :
« Le Portugal possède une certaine notoriété chez certains sports, comme au football où Cristiano Ronaldo est le plus célèbre. Son équipe nationale (la Seleção portuguesa de futebol) ne détient cependant aucune victoire en Coupes du Monde, ni en Championnats d’Europe, ceci malgré la qualité des joueurs portugais au fil des générations. En effet, de grands joueurs (Eusébio, Cristiano Ronaldo, Luís Figo, Deco..) mènent toujours leur pays aux phases les plus proches d’un titre mondial ou continental, mais perdent toujours le match le plus important, notamment celui contre la Grèce en finale de l’Euro 2004. »
Vikidia signale que cet article a été élu « super article », bien qu’il me paraisse écrit avec le pied gauche par un amoureux du Portugal plutôt que de la langue française. Je le consulte le 20 juillet 2016, et, même si cela déchire le cœur des supporters français, ce paragraphe mérite d’être actualisé…
Quoi qu’il en soit, c’est la dernière proposition qui me paraît surtout révélatrice : «perdent toujours le match le plus important, notamment celui contre la Grèce en finale de l’Euro 2004. »
Et ceci pour deux raisons : d’abord elle me montre que la relation entre les deux équipes de France et de Portugal (le fait que la France ait été jusqu’à cette année la « bête noire » du Portugal), n’est pas, comme je le croyais, la plus importante aux yeux des Portugais (mais participe au contraire d’une vision franco-française). La défaite contre la Grèce lors de la compétition de 2004 organisée au Portugal a sans doute plus de poids dans l’imaginaire des supporters de la Seleçao : bref, pour eux, ce n’est pas nous qui sommes le centre. Peut-être la vraie revanche prise cette année concernait-elle moins les demi-finales de 1984, de 2000 ou de 2006, que la finale de 2004 : ils sont allés battre le pays hôte chez lui en finale comme ils avaient été battus chez eux.
Néanmoins, je me demande si, pour un enfant d’immigré, la confrontation avec l’équipe du pays d’accueil, le fait que son pays d’origine perde toujours (jusqu’à cette année), ne devait pas avoir un retentissement intérieur particulier. N’était-elle pas, plus ou moins inconsciemment, mise en relation avec le statut de pays moins développé du Portugal, de pays moins puissant, voire avec la condition de travailleurs immigrés des parents, et notamment du père ? Un peu la même problématique qu’avec les supporters originaires d’Algérie. Il me semble d’ailleurs me souvenir que la Marseillaise avait été sifflée aussi par les supporters d’origine portugaise lors d’un match au Parc.
Deuxième raison : l’expression « perdent toujours le match le plus important » exprime une sorte de complexe national (maintenant dépassé), que nous Français pouvons tout à fait comprendre, puisque (jusqu’en 1998) nous l’avons longtemps ressenti nous aussi. Notre équipe aussi a longtemps été brillante mais défaite dans le match important, notamment par l’Allemagne (c’est le fameux syndrome « Séville 1982 » dont nous ne nous sommes débarrassés que cette année). Ce thème du « complexe national », que je vois ici affleurer naïvement dans un article d’encyclopédie enfantine, est l’un des aspects les plus remarquables du sport moderne, et particulièrement du football. Ainsi, une équipe nationale est bien autre chose qu’une équipe de foot, elle constitue un symbole, un lieu où se condensent et se réactivent les projections concrètes d’un pays, l’image qu’il se fait de lui-même et celle qu’il a aux yeux des autres peuples. Cette image (d’ailleurs en grande partie constituée de clichés), met en jeu une sorte de fatalité tragique, de persistance curieuse de l’idée de destin (« mènent toujours leur pays aux phases les plus proches (…) mais perdent toujours ») ; néanmoins, elle est capable aussi d’évoluer, elle n’est pas figée, elle se transforme au fil des compétitions. Ce qui est intéressant, alors, pour un intellectuel, c’est de se demander en quoi une victoire ou une défaite au football est significative de l’état d’une nation, en quoi elle a du sens en dehors du football. Par exemple, en quoi la victoire de 2016 dit-elle enfin officiellement que le Portugal est sorti de son état de pays retardé, presque quarante deux ans après la révolution des Œillets, et ceci alors même que ce statut est remis en cause par les économistes libéraux qui noyautent l’Europe (le Portugal faisant partie à leurs yeux méprisants et méprisables des quatre « PIGS ») ?
Lorsque l’on est supporter, ces vérités, on ne les comprend pas, on les ressent, très intimement, à fleur d’enthousiasme ou de désespoir. Peut-être l’Euro et la Coupe du Monde constituent-elles les dernières occasions de disserter sur le devenir des nations pour la part de plus en plus importante de la population qui se détourne de la politique ? Il suffit de traîner dans les bars à l’occasion d’un grand match pour entendre les Tocqueville qui s’ignorent s’affronter aux Clausewitz spontanés. Et donc pour un romancier, il s’agit d’écouter avec finesse ce fracas intérieur, tragi-comique et dépassant largement le football, que suscite un grand match …
En commençant mes recherches sur l’immigration portugaise, outre quelques articles intéressants ici et là, je tombe sur le blog de Gérald Bloncourt. Après les photos, dont le noir et blanc et le cadrage attentif dignifient les modèles, un beau texte autobiographique : le photographe y met le regard humaniste qu’il a su poser sur les « immigrés » en relation avec ses origines métisses et son enfance haïtienne ; il y explique sa conception de la photographie comme capable de témoigner de la réalité mais aussi de la transfigurer. Engagement politique et esthétique.
Photo Gérald Bloncourt (1965)
Je découvre dans ces clichés les visages dignes des parents de mon personnage et la trace de leur parcours.