Archives pour la catégorie La première femme nue

Mon troisième roman, publié en 2015 chez Actes Sud

Le gros Pline et la joyeuse Phrynè

Quand on fait une recherche sur les textes antiques qui nous parlent de la création de la Déesse nue, l’un des premiers personnages que l’on croise est un gros homme au souffle court, qui circule en chaise à porteurs dans les rues de Rome et du port de Misène. Il s’appelle Pline l’Ancien et il vit au premier siècle après JC (c’est à dire presque cinq cents ans après notre génial sculpteur).

Ce chevalier romain, après avoir passé sa jeunesse à lancer le javelot dans un régiment de cavalerie en compagnie de son pote Titus, le futur empereur, se prit de passion pour le savoir. Il devint obèse parce qu’il ne se déplaçait jamais qu’en chaises à porteur, non par paresse mais par goût de l’effort : ainsi, il pouvait continuer à prendre des notes sur les lectures que lui faisait l’un des esclaves commis à cette tâche (dans une lettre célèbre, Pline le Jeune raconte que son gros oncle lui reprochait de perdre son temps à se promener!). Même chose pendant ses repas. A côté de Pline, notre Gargantua a vraiment un petit appétit! Ce boulimique de lecture ne se distrayait de ses responsabilités administratives et militaires que pour écrire les 37 livres de sa Naturalis Historia. Dans les derniers tomes, consacrés à la minéralogie, il fit comme en passant une petite histoire de la peinture et de la sculpture, qui sont aujourd’hui nos principales sources sur ces deux arts dans l’antiquité. Il eut juste le temps de dédicacer son monument d’érudition à Titus avant d’aller observer l’éruption du Vésuve d’un peu trop près.

Dans le livre XXXIV, consacré aux métaux, en traitant des sculpteur qui ont travaillé ce matériau, Pline évoque brièvement, et avec une certaine vacherie, Praxitèle et l’héroïne de « La première femme nue », la trop belle Phrynè  :

« Praxiteles quoque, qui marmore felicior, ideo et clarior fuit, fecit tamen et ex aere pulcherrima opera. (…) Spectantur et duo signa eius diversos adfectus exprimentia, flentis matronae et meretricis gaudentis. Hanc putant Phrynen fuisse deprehenduntque in ea amorem artificis et mercedem in uultu meretricis. »

« Praxitèle aussi, qui fut plus heureux dans le marbre, et par là plus célèbre, fit néanmoins de très belles oeuvres en bronze. (…) On peut voir deux statues de lui exprimant des sentiments divers : une épouse en pleurs et une courtisane en joie. On pense que cette dernière est Phrynè. L’on prétend saisir dans la statue l’amour de l’artiste et celui de l’argent dans l’expression de la courtisane. »

Mais c’est surtout dans le livre XXXVI, consacré aux pierres, où il traite des sculpteurs ayant travaillé le marbre, que l’Encyclopédiste latin évoque la création de la mythique Cnidienne…

L’Aphrodite de Cnide

C’est le premier type de femme entièrement nue dans la statuaire grecque et le sujet de mon roman. L’original est perdu mais il était tellement admiré dans l’Antiquité qu’un nombre infini de copies en a été fait, en marbre, sur des pièces de monnaie, en terre cuite. On en connait aujourd’hui près de deux cents. Beaucoup sont médiocres. J’en ai vu une, ce printemps, au musée de Naples, qui, au lieu du beau visage de Phrynè, portait celui d’une matrone revêche. J’imagine que le riche propriétaire d’une des villas de Pompéi ou d’Herculanum avait fait copier la statue la plus célèbre de l’Antiquité et avait osé demander au tâcheron qu’il employait de plaquer sur le corps de la déesse de l’amour la tête de sa maîtresse ou de sa femme légitime. On a souvent l’impression que le mauvais goût est la chose du monde la mieux partagée dans notre modernité mais c’était manifestement le cas dès l’Antiquité. Pensée presque rassurante?

Ces copies permettent au moins de se faire une idée de ce que représentait la statue : Aphrodite se déshabillant avant les ablutions rituelles, posant d’une main sa tunique sur un vase de cérémonie, et plaçant l’autre devant son sexe. Soit pour le désigner, soit pour le cacher. Ce qui change totalement l’interprétation que l’on peut faire du sens de cette oeuvre énigmatique : comme on peut le lire sur le site du Louvre, « dans les copies, deux grandes familles vont émerger : l’une d’une déesse dont l’aplomb et l’attitude affirment la sérénité (la Vénus Colonna en est le plus bel exemple) ; l’autre comme la Vénus du Belvédère représente une femme nue aux aguets dont le visage inquiet exprime la crainte d’être vue par des regards indiscrets ». On comprend que ces deux variantes engagent une lecture du type créé par Praxitèle mais aussi une conception globale de la féminité. D’ailleurs, l’exemple type de la déesse montrant sereinement son sexe, la Vénus Colonna, a été pourvue, du XVIIIe s jusque dans les années 1930, d’une draperie pudique cachant ses jambes, afin de pouvoir être intégrée dans les collections du Vatican.

La Vénus Colonna

et la Vénus du Belvédère :

On voit d’ailleurs très bien qu’il ne reste, de ce qui est déjà seulement une copie, que le torse et les cuisses, tandis que les bras, les mains, les pieds, parfois la tête, ont été plus ou moins maladroitement restaurés. On ne peut donc que rêver, devant ces copies si diverses et si mutilées dans leur restauration même, à la beauté de l’original, qui tenait à la douceur du toucher de Praxitélès, et au soin qu’il avait pris de confier sa déesse nue aux pinceaux de Nicias. Les statues grecques étaient polychromes (alors que nous admirons en elles l’essentiel dépouillement de la pierre). Le plus souvent, elles étaient enduites de couleurs crues. Mais Praxitèle attachait tant de prix au rendu de la peau qu’il confiait les plus belles de ses créations aux cires subtiles d’un véritable artiste.

Je dois avouer que la plupart des copies subsistantes de la Première Femme Nue, dans l’état où elles sont, ne me procurent aucune émotion esthétique. Sauf une.

Torse de l'Aphrodite de Cnide Louvre
(Photo de Baldiri, trouvée sur « Wiki commons » )

L’une des plus modestes. Même pas entière. Ayant perdu sa tête (mais on peut l’imaginer à partir de la tête Kaufmann), ses bras et le bas  de ses jambes, elle est réduite à un torse et un dos. Mais, telle qu’elle est, ne procure-t-elle pas une impression de grâce praxitélienne? En tout cas, elle est l’une des rares qui me permettent de ressentir un peu de l’émotion des spectateurs de l’Antiquité devant les originaux créés par le maître.

 

Dos d'Aphrodite

(Photo de Daniel Lebée et Carine Deambrosis, trouvée sur le site du Louvre)

En marbre de Paros, ne mesurant qu’un mètre vingt de haut, elle est vraisemblablement l’oeuvre d’un anonyme copiste du IIe s après JC, qui n’a pas trop démérité de son modèle. J’aime bien les précisions que l’on me donne sur cette délicate copie d’un magistral chef-d’oeuvre : on pouvait la voir jusqu’en 1870 dans les jardins du Luxembourg, sans que l’on sache trop comment elle s’était retrouvée là, puisque sa provenance est inconnue. Peut-être quelques uns de ces étudiants fiévreux dont nous parle Balzac l’ont-ils admirée avant moi? En tout cas, elle est désormais au Louvre. Pour ma part, je ne l’ai découverte qu’après le visage de Phrynè.

On peut rêver aussi de la Première Femme Nue à partir des textes antiques qui nous en parlent.

La principale source sur Phrynè

La principale source sur Phrynè, se trouve dans le « Banquet des Sophistes » (Deipnosophistes) d’Athénée, au livre XIII. Athénée écrit au début du IIIe s. ap. JC, soit plus de six siècles après la belle hétaïre, qui a donc eu largement le temps de devenir un personnage légendaire. Voici la traduction de ce passage (accompagné, pour le plaisir, du texte grec) :

Phrynê était de Thespies. Mise en accusation par Euthias, elle échappa à la peine de mort. Furieux, Euthias ne plaida plus jamais, à ce qu’affirme Hermippos. Comme Hypéride, l’avocat de Phrynê, n’obtenait aucun résultat par ses paroles, et que les jurés allaient vraisemblablement la condamner, il la plaça bien en vue, déchira sur elle sa tunique et dénuda sa poitrine. Improvisant une péroraison pathétique à partir du spectacle qu’elle offrait, il fit en sorte que les jurés éprouvent la crainte des dieux, et que, s’abandonnant à la pitié, ils ne mettent pas à mort une prêtresse attachée au temple d’Aphroditê. A la suite de son acquittement, on fit passer un décret pour interdire aux défenseurs ce genre de mouvement pathétiques et aux accusés de l’un ou l’autre sexe de s’exposer ainsi aux regards pendant leur procès.

Ἦν δ’ ἡ Φρύνη ἐκ Θεσπιῶν. Κρινομένη δὲ ὑπὸ Εὐθίου τὴν ἐπὶ θανάτῳ ἀπέφυγεν · Διόπερ ὀργισθεὶς ὁ Εὐθίας οὐκ ἔτι εἶπεν ἄλλην δίκην, ὥς φησι ῞Επρμιππος. ῾Ο δὲ ῾Υπερείδης συναγορεύων τῇ Φρύνῃ, ὡς οὐδὲν ἤνυε λέγων ἐπίδοξοί τε ἦσαν οἱ δικασταὶ καταψηφιούμενοι, παραγαγὼν αὐτὴν εἰς τοὐμφρανὲς καὶ περιρήξας τοὺς χιτωνίσκους γυμνά τε τὰ στέρνα ποιήσας τοὺς ἐπιλογικοὺς οἴκτους ἐκ τῆς ὄψεως αὐτῆς ἐπερρητόρευσεν δεισιδαιμονῆσαί τε ἐποίησεν τοὺς δικαστὰς τὴν ὑποφῆτιν καὶ ζάκορον ᾿Αφροδίτης ἐλέῳ χαρισαμένους μὴ ἀποκτεῖναι. Καὶ ἀφεσθείσης ἐγράφη μετὰ ταῦτα ψήφισμα, μηδένα οἰκτίζεσθαι τῶν λεγόντων ὑπέρ τινος μηδὲ βλεπόμενον τὸν κατηγορούμενον ἢ τὴν κατηγορουμένην κρίνεσθαι.

En réalité, Phrynê était surtout belle dans ce qu’elle ne montrait pas. C’est pourquoi il n’était pas facile de la voir nue. Car elle s’enveloppait dans une tunique qui ne laissait rien voir de sa peau et ne fréquentait pas les bains publics. Lors de la grande fête des déesses d’Eleusis et celle de Poséïdôn, sous les yeux de tous les Grecs assemblés, elle défit son vêtement et dénoua ses cheveux, avant d’entrer dans la mer. C’est à partir d’elle que Apellês peignit son « Aphroditê sortant des flots ». Et que Praxitélês le sculpteur, qui était son amant, créa « l’Aphroditê de Knide ».

Ἦν δὲ ὄντως μᾶλλον ἡ Φρύνη καλὴ ἐν τοῖς μὴ βλεπομένοις. Διόπερ οὐδὲ ῥᾳδίως ἦν αὐτὴν ἰδεῖν γυμνήν· ἐχέσαρκον γὰρ χιτώνιον ἠμπείχετο καὶ τοῖς δημοσίοις οὐκ ἐχρῆτο βαλανείοις. Τῇ δὲ τῶν ᾿Ελευσινίων πανηγύρει καὶ τῇ τῶν Ποσειδωνίων ἐν ὄψει τῶν Πανελλήνων πάντων ἀποθεμένη θοἰμάτιον καὶ λύσασα τὰς κόμας ἐνέβαινε θαλάττῃ· καὶ ἀπ’ αὐτῆς ᾿Απελλῆς τὴν ᾿Αναδυομένην ᾿Αφροδίτην ἀπεγράψατο. Καὶ Πραξιτέλης δὲ ὁ ἀγαλματοποιὸς ἐρῶν αὐτῆς τὴν Κνιδίαν ᾿Αφροδίτην ἀπ’ αὐτῆς ἐπλάσατο

Sur la base de l’Erôs, qui se trouve au pied de la scène du théâtre, il écrivit :

« Praxitèle a représenté cet Erôs à partir de ce qu’il a éprouvé

Il en a tiré le modèle de son propre cœur

A Phrynê il m’a donné comme salaire de moi-même ; pour lancer un sort

Je n’ai plus besoin de jeter une flèche mais seulement un regard prolongé. »

καὶ ἐν τῇ τοῦ ῎Ερωτος βάσει τῇ ὑπὸ τὴν σκηνὴν τοῦ θεάτρου ἐπέγραψε ·

Πραξιτέλης ὃν ἔπασχε διηκρίβωσεν ῎Ερωτα,

ἐξ ἰδίης ἕλκων ἀρχέτυπον κραδίης,

Φρύνῃ μισθὸν ἐμεῖο διδοὺς ἐμέ. Φίλτρα δὲ βάλλω

οὐκέτ’ ὀιστεύων, ἀλλ’ ἀτενιζόμενος.

Il lui donna à choisir parmi ses statues, soit qu’elle désirât prendre l’Erôs, soit qu’elle préférât le Satyre de la rue des Trépieds. Ayant choisi l’Erôs, elle l’offrit au temple de Thespies. L’entourage de Phrynê fit faire sa statue en or et la plaça à Delphes sur une colonne en marbre du Pentélique. C’est Praxitèle qui réalisa cette œuvre. La voyant, Kratès le cynique déclara qu’il s’agissait d’un monument élevé à l’intempérance des Grecs. Sa statue, qui fut placée entre celle du roi Archidamos de Sparte et celle de Philippe, fils d’Amyntas, porte cette inscription : « Phrynê de Thespies, fille d’Epiklès », comme le dit Alketas dans le deuxième livre des « Offrandes de Delphes ».

᾿Εκλογὴν δὲ αὐτῇ τῶν ἀγαλμάτων ἔδωκεν, εἴτε τὸν ῎Ερωτα θέλοι λαβεῖν εἴτε τὸν ἐπὶ Τριπόδων Σάτυρον. Ἣ δὲ ἑλομένη τὸν ῎Ερωτα ἀνέθηκεν αὐτὸν ἐν Θεσπιαῖς. Αὐτῆς δὲ τῆς Φρύνης οἱ περικτίονες ἀνδριάντα ποιήσαντες ἀνέθηκαν ἐν Δελφοῖς χρύσεον ἐπὶ κίονος Πεντελικοῦ · Κατεσκεύασε δ’ αὐτὸν Πραξιτέλης. Ὃν καὶ θεασάμενος Κράτης ὁ κυνικὸς ἔφη τῆς τῶν ῾Ελλήνων ἀκρασίας ἀνάθημα. Ἕστηκε δὲ καὶ ἡ εἰκὼν αὕτη μέση τῆς ᾿Αρχιδάμου τοῦ Λακεδαιμονίων βασιλέως καὶ τῆς Φιλίππου τοῦ ᾿Αμύντου, ἔχουσα ἐπιγραφὴν « Φρύνη ᾿Επικλέους Θεσπική », ὥς φησιν ᾿Αλκέτας ἐν β’ περὶ τῶν ἐν Δελφοῖς ᾿Αναθημάτων.

Apollodôre dans son ouvrage sur «Les Hétaïres » écrit qu’il y eut deux Phrynè, dont l’une était surnommée « Rire en larmes » et l’autre « Petite Sardine ». Hérodikos, dans le sixième livre de « Personnages de comédie », prétend que l’une était appelée chez les écrivains le « Crible » parce qu’elle passait au crible et dépouillait ceux qui allaient avec elle, et que l’autre était la Thespienne. Phrynê était extrêmement riche et elle s’engagea à reconstruire les remparts de Thèbes, à condition que les Thébains y placent suivante : « Alexandre les a abattus, Phrynê l’hétaïre les a relevés », comme le raconte Callistratos dans son ouvrage sur « Les Hétaïres ». Timoclès, l’auteur de comédie, parle aussi de sa richesse dans sa « Néaïria » (…) et Amphis dans sa « Coiffeuse ». Gryllion, qui était l’un des membres de l’Aréopage, vivait aux crochets de Phrynê, comme l’acteur Satyros d’Olynthe à ceux de Pamphila. Aristogiton, dans son « Contre Phrynè », affirme que son véritable nom était Mnèsarétè. (…)

60. ᾿Απολλόδωρος δ’ ἐν τῷ περὶ ῾Εταιρῶν δύο ἀναγράφει Φρύνας γεγονέναι, ὧν τὴν μὲν ἐπικαλεῖσθαι Κλαυσιγέλωτα, τὴν δὲ Σαπέρδιον. ῾Ηρόδικος δὲ ἐν ἕκτῳ Κωμῳδουμένων τὴν μὲν παρὰ τοῖς ῥήτορσί φησιν ὀνομαζομένην Σηστὸν καλεῖσθαι διὰ τὸ ἀποσήθειν καὶ ἀποδύειν τοὺς συνόντας αὐτῇ, τὴν δὲ Θεσπικήν. ᾿Επλούτει δὲ σφόδρα ἡ Φρύνη καὶ ὑπισχνεῖτο τειχιεῖν τὰς Θήβας, ἐὰν ἐπιγράψωσιν Θηβαῖοι ὅτι « ᾿Αλέξανδρος μὲν κατέσκαψεν, ἀνέστησεν δὲ Φρύνη ἡ ἑταίρα », ὡς ἱστορεῖ Καλλίστρατος ἐν τῷ περὶ ῾Εταιρῶν. Εἴρηκεν δὲ περὶ τοῦ πλούτου αὐτῆς Τιμοκλῆς ὁ κωμικὸς ἐν Νεαίριᾳ (…)  καὶ ῎Αμφις ἐν Κουρίδι. Παρεσίτει δὲ τῇ Φρύνῃ Γρυλλίων εἷς ὢν τῶν ᾿Αρεοπαγιτῶν, ὡς καὶ Σάτυρος ὁ ᾿Ολύνθιος ὑποκριτὴς Παμφίλῃ. ᾿Αριστογείτων δὲ ἐν τῷ κατὰ Φρύνης τὸ κύριόν φησιν αὐτῆς εἶναι ὄνομα Μνησαρέτην. (…)

L’auteur comique Posidippos affirme à son propos dans « L’Ephésienne » :

« Phrynê alors était de loin la plus illustre

Des hétaïres. Si tu es trop jeune

Pour ce temps-là, tu as sûrement entendu parler de son procès.

Considérée comme une très grave nuisance pour la vie des gens

Elle risquait sa tête devant le tribunal de l’Héliée

Alors elle prit chacun des juges par la main pour le supplier

Et, à force de larmes, elle finit par sauver sa peau.

Ποσείδιππος δ’ ὁ κωμικὸς ἐν ᾿Εφεσίᾳ τάδε φησὶν περὶ αὐτῆς ·

Φρύνη ποθ’ ἡμῶν γέγονεν ἐπιφανεστάτη

πολὺ τῶν ἑταιρῶν. Καὶ γὰρ εἰ νεωτέρα

τῶν τότε χρόνων εἶ, τόν γ’ ἀγῶν’ ἀκήκοας.

Βλάπτειν δοκοῦσα τοὺς βίους μείζους βλάβας

τὴν ἡλιαίαν εἷλε περὶ τοῦ σώματος…

καὶ τῶν δικαστῶν καθ’ ἕνα δεξιουμένη

μετὰ δακρύων διέσωσε τὴν ψυχὴν μόλις.

La légende de Phrynê

Phrynè a vraiment existé. Elle vivait au IVe siècle avant J.-C. et fut l’une des hétaïres les plus célèbres de l’Antiquité. Elle fascina encore bien des peintres et des poètes de notre XIXe siècle qui virent en elle la putain triomphante ou exposée passivement aux regards, l’une des deux figures essentielles de ce qu’ils considéraient comme la féminité. Gérôme, Pradier, Baudelaire. Antique cocotte. Préfiguration de Nana. Un corps. De la chair. Aujourd’hui que l’on se détourne de la culture antique, cette femme légendaire est un peu tombée dans l’oubli. Tant mieux peut-être. Elle peut en ressortir, débarrassée des rêveries usées qu’ont plaquées sur elle les générations d’hommes qui nous ont précédés, neuve et nue, comme Aphrodite sortant des eaux. Prête à susciter notre propre désir et à interroger notre propre regard.
Je l’ai rencontrée pour la première fois en allant me promener au Louvre. J’ai été frappé par la grâce de son visage, en admirant une copie de Praxitèle que l’on connaît sous l’appellation de “Tête Kaufmann” (du nom du collectionneur qui la posséda). J’ai appris que Phrynè avait été la maîtresse de ce célèbre sculpteur et qu’il la fit poser pour créer le premier type de femme nue dans la sculpture grecque.
La plupart des anecdotes que l’on raconte sur elle sont compilées dans un passage des Deipnosophistes, les Sophistes au banquet, d’Athénée. Le Pseudo-Plutarque précise dans sa “Vie d’Hypéride” que Phrynè fut accusée d’impiété et Harpocrate que le dieu qu’elle servait dans un thiase particulier s’appelait Isodaitès. Ces sources antiques sont tardives : Athénée, par exemple, écrit six siècles après Phrynè. C’est pourquoi les érudits modernes s’accordent à penser que la plupart des anecdotes transmises par la tradition sur sa vie sont totalement inventées, et notamment la plus fameuse, celle d’Hypéride dévoilant le buste de Phrynè devant le tribunal de l’Aréopage, que peignit Gérôme.

Gérôme "Phrynè dévoilée devant l'Aréopage"

 

En continuant mes recherches, j’ai appris encore deux choses sur cette belle scandaleuse :
Son nom de guerre, Phrynè, voulait dire en grec “Crapaud” : il lui avait été donné vraisemblablement à cause de la couleur bistre de sa peau.
Sa ville, Thespies, avait été détruite par les Thébains au moment de la bataille de Leuctres (371 av. J.-C.). Je me suis dit que cela donnait un étrange relief à certaines des anecdotes transmises incidemment par Athénée : sa carrière à Athènes, le don de l’Éros de Praxitèle à sa cité d’origine, l’inscription qu’elle prétendait faire graver sur les remparts reconstruits de Thèbes, celle qu’elle avait fait placer sur sa statue de Delphes…
Alors j’ai commencé à rêver.

Interview à propos de « La première femme nue » sur le site d’Actes Sud

Là, c’est Gustave Boubert en train de déblatérer sur son roman dans les bureaux d’Actes Sud. Sur son roman, ou plutôt sur la Grèce, parce que cette vidéo doit faire partie d’une opération promotionnelle de « Voyages-sncf » consacrée à ce pays. D’où des questions qui lui ont donné parfois l’impression d’être transformé en guide touristique mais c’était plutôt rigolo à faire. Il a eu quelques minutes pour préparer ses réponses et, à mon avis, il regarde un peu trop souvent ses notes. En plus, comme le caméraman cherche à varier les angles, Gus ne sait pas toujours où poser les yeux. Amateur. Bon, à un ou deux moments quand même, il parvient à s’échauffer un peu. Finalement, il doit peut-être ressembler à ça quand il fait cours?