« DANS LA RUE AUJOURDHUI…

… pour ne pas être à la rue demain. »

Et puis « Pas de planète, pas de retraite ». Et le plus rigolo :

Sur le recto, le gilet jaune a écrit : « Sans nous, tout s’écroule ». Un visage tendu de statue républicaine, à la Rude.

Evidemment, en ce jeudi 5 décembre 19, sur la place de la République, à Paris, le lot habituel de slogans et de trouvailles linguistiques. Mais, quand même, c’est une manif bizarre.

Les gens, au milieu desquels le citoyen Lambda, attendent dans un froid polaire un cortège qui doit venir de la Gare du Nord et qui n’arrive pas. Les CRS ont bloqué toutes les issues de la place de République, sauf le boulevard Voltaire qui mène vers Nation, et amené ostensiblement des camions à eau en première ligne, comme pour bien montrer à l’ensemble des manifestants qu’on les laisse manifester, puisqu’il parait que manifester est un droit, mais qu’on sait d’ores et déjà que ça va dégénérer et qu’on est prêt à y répondre efficacement : en dézinguant tout le monde. Et les manifestants ont l’air eux aussi sûrs et certains que ça va dégénérer. Rien à voir avec l’ambiance festive et bon enfant  des manifs pour le climat auxquelles Lambda a assisté (pas la dernière qui a dégénéré elle aussi).

On ne peut pas dire que la Macronie ait réussi à améliorer le climat social ! Là aussi, comme en économie, ils ont suivi la pente de leurs prédécesseurs : faire la même chose mais en pire (jusqu’à rompre totalement le contrat de confiance avec les citoyens). Pas étonnant d’ailleurs, puisqu’ils ont été formatés dans le même moule.

Un type dit à côté de Lambda : « Il paraît qu’il y a des blindés sur les Champs-Elysées ». De gros pétards éclatent à intervalles réguliers. A un moment, on aperçoit au-dessus des immeubles un nuage de fumée venant du boulevard Magenta.

Une dame dit en passant : « Si, si, j’ai regardé sur le site, ils disent que c’est un immeuble en feu. ». Une autre : « Il m’a dit : vous devriez partir, ils vont charger. ». Lambda s’éloigne : il n’a pas envie de se faire « nasser », ni de respirer du gaz lacrymogène, ni de recevoir une LBD dans l’œil. Il a juste envie de manifester mais, désormais, à Paris, il n’est plus vraiment sûr de pouvoir le faire sans danger. Il se souvient qu’en 2015, dans les manifs après les attentats, lui et la foule ont applaudi la police. Aujourd’hui, tout le monde en a un peu peur. Beau résultat.

Il découvre sur l’une des faces de la statue de la République un slogan qui le fait réfléchir :

Tous ensemble
Détruisons
Ce qui nous détruit

Lambda est là non pas parce qu’il craint pour sa propre retraite mais par solidarité avec ses jeunes collègues (qui découvrent qu’ils vont en prendre plein la gueule) et avec ses enfants, qui, eux se demandent s’ils auront un jour une retraite. Il est là par opposition à la logique même sous-tendant cette réforme et toute l’action de ce gouvernement. Chercher à vendre la retraite par points, c’est encore une fois chercher à imposer la valeur du « chacun pour soi ». C’est un piège pour ceux qui comme lui font partie des classes moyennes, car le « chacun pour soi » favorise les plus riches, qui finissent toujours par se débrouiller pour refiler aux autres l’indispensable solidarité avec les plus faibles. Le « chacun pour soi », c’est surtout le contraire de ce dont nos sociétés vont avoir besoin dans les changements radicaux qui se préparent.

Lambda sent qu’il faut refuser de se laisser prendre au piège libéral du « chacun pour soi » et, au contraire, réaffirmer la nécessité du « tous ensemble ». C’est dommage que le « tous ensemble » doive se faire par la destruction mais, quelquefois, on se demande si ce n’est pas la seule alternative qu’ils nous laissent. Ils, eux, ceux qui dirigent le monde sans partage depuis presque quarante ans et qui le conduisent tout droit à sa perte. C’est sûr qu’il serait plus compliqué d’écrire, et moins porteur : « tous ensemble pour construire ». Tous ensemble pour reconstruire ce que ces cons dangereux cherchent obstinément à détruire.

Lambda finit par quitter la place de la République avant que ça ne parte en vrille et par accompagner sur le boulevard Voltaire un petit groupe de cégétistes guévaristes, à drapeau rouge et gilets jaunes, qui se rassemblent sous une effigie tortillonnée du Che tenue par un grand escogriffe dont le chapeau est couvert de badges des mobilisations anciennes. De près une gueule inénarrable de vieux baroudeur des luttes. Leur présence est rassurante, ça fait du bien à Lambda de savoir qu’il en existe encore des comme ça. Et puis ils sont drôles. Ils crient dans leur mégaphone : « Allons-y, aucune raison de rester ici ! » Et ils ajoutent « Sinon, Martinez va nous rattraper. » Quoi, maintenant, même à la CGT, on daube le secrétaire général ? « Vite, vite, les mecs, grouillons-nous, Martinez arrive ! ».

Leurs autres slogans ne manquent pas d’efficacité, comme celui ci-dessous.

Au bout d’une petite demi-heure, Lambda retourne prendre son vélo. Il a froid. Le boulevard du Temple et celui des Filles du Calvaire sont interdits aux voitures jusqu’à la place de la Bastille : la rue, pour deux heures appartient aux vélos et aux piétons : il n’y a bien qu’en cela que le gouvernement Macron annonce l’avenir.

Un photographe plus doué que Lambda parviendrait sûrement à tirer de cette idée un bon cliché.

Pour se réchauffer, il se réfugie dans un café sous les voûtes de l’avenue Daumesnil, où il regarde sur un écran les images de la manif qu’il vient de quitter en train de dégénérer. En sortant, une voiture remonte en contre sens l’avenue et tombe nez-à-nez avec une voiture de police ! La conductrice, une jeune femme noire, avec un bébé à l’arrière, a l’air paniquée. Qu’est-ce qu’ils vont lui faire ? Les policiers la font se garer sur le bas-côté, ils descendent de leur propre voiture à quatre, en roulant des mécaniques. Mais, après une ou deux phrases, ils l’aident, en interrompant la circulation, à repartir dans le bon sens. Ces quatre pandores ont-ils reçu des consignes d’amabilité du préfet Lallement ? Le citoyen Lambda constate avec un peu de tristesse que ce qui l’a le plus surpris dans cette petite scène prise sur le vif, c’est de voir des policiers se conduire de façon humaine, en essayant d’aider au lieu de faire chier. Comme si c’était surprenant. Comme s’il ne s’attendait plus à ça de leur part. Oui, triste climat.

Ce n’est pas la plus longue manif de la vie du citoyen Lambda : il a dû défiler en tout un kilomètre. Même pas sûr qu’il ait été compté. Mais il est prêt à revenir.