Tous les articles par christophe bouquerel

Ecrivain, professeur, je m'intéresse au théâtre, au cinéma, au sport, à la politique, à la poésie,au sel et au poivre de la vie, à son miel aussi.

Le drapeau

Il y a quelques années, j’aurais sûrement pensé que ce drapeau marquait l’appartement d’un nationaliste du FN et j’aurais haussé les épaules. Aujourd’hui j’éprouve une certaine sympathie pour cet emblème coloré discrètement perdu sur la façade d’un immeuble sombre, qui me ramène à une année de violences et de remises en question. C’est l’un des paradoxes de 2015 que les deux attentats commis par des gens qui haïssent ce symbole ont contribué plus efficacement à nous le rendre que n’auraient pu le faire les tirades de ceux qui prétendent l’aimer.

Si j’étais pessimiste, je me demanderais combien de fois il nous faudra le ressortir en 2016.

Comme je suis constructif, je préfère me dire : maintenant que nous nous sentons de nouveau attachés à notre drapeau, à notre hymne, à notre devise, « Liberté, égalité, fraternité », qu’allons-nous en faire, pour qu’ils ne restent pas des symboles et des mots creux, un bout de chiffon dérisoire accroché à une façade d’immeuble, mais qu’ils veuillent dire vraiment quelque chose ?

« Ca ira (1) fin de Louis » ou le passé actuel

Dès le début, le spectacle de Pommerat m’a passionné et il me continue à me poursuivre, presque trois semaines après, dans ce contexte très politique de l’état d’urgence et de la COP 21, d’autant plus que je l’ai vu le soir des attentats.

J’ai été happé dès les premières minutes : Louis et son ministre des Finances, un jeune binoclard tabagique, qu’on pourrait croire tout droit sorti de l’ENA s’il n’était pas sincèrement hanté par le service public, tentent d’imposer aux représentants de la noblesse la nécessité de réformer le système de l’impôt, pour que tout le monde le paie sans exception. Nous nous retrouvons non pas deux cents en arrière mais en pleine actualité. En plein passé actuel. Le fait de formuler en termes contemporains les problèmes de l’époque nous permet non seulement d’aller vers le passé, de nous passionner pour l’enjeu de ces Etats Généraux, mais aussi de revenir vers le présent, de saisir en quoi ces personnages se trouvent confrontés à des enjeux encore contemporains. Nous sommes d’emblée plongés non pas dans la Révolution Française, mais dans le mécanisme bizarre qui va aboutir au processus révolutionnaire. Ce qui nous pousse à nous interroger aussi sur notre capacité à réformer le système sans un grand chambardement. L’actualisation n’est plus ici un truc d’écriture, elle devient vitale. Nous verrons des femmes députées. Une journaliste de la télévision espagnole commentera la cérémonie officielle d’ouverture des Etats Généraux, pour souligner en quoi elle a déjà une dimension européenne. Après l’insurrection populaire, les autorités organiseront le grand show du retour du roi vers son peuple sur un « Final Count Down » tonitruant et ironique. Des scènes très réussies, qui traduisent le phénomène historique en termes actuels de « politique spectacle », nous permettant de n’être dupes ni du passé, ni du présent.

Le public occupe une position très particulière. La salle fait partie du dispositif scénique, elle représente les travées de l’assemblée. Les députés se trouvent assis à côté de nous. Lorsqu’ils applaudissent, chacun de nous peut, s’il le veut, le faire aussi. Mais il peut tout aussi bien rester un spectateur attentif des débats, il n’est pas pris en otage, il n’est pas exigé de lui qu’il participe s’il préfère assister. Usage intelligent d’un truc scénique utilisé souvent sans subtilité. Par exemple, lors du choix décisif de constituer la chambre du Tiers-Etat en assemblée nationale, il est demandé à « ceux qui sont contre » de se lever : seule une des comédiennes, député de la noblesse, le fait. S’il avait été demandé à « ceux qui sont pour » de se lever, le spectateur aurait été obligé en quelque sorte d’avoir une réaction (et nous serions tombé dans une mise en scène à la Robert Hossein). Il n’y a pas là qu’une délicatesse du metteur en scène, cela me paraît engager profondément la position du spectateur, son rapport au spectacle… et à la politique.

Décisive aussi la suppression de tous les noms propres (sauf celui du roi), ou leur modification, l’ellipse délibérée des « grands mots » historiques (« nous sommes ici par la volonté du peuple etc… »). Déçus dans nos attentes, nos présupposés par rapport aux personnages célèbres et à leurs poses, délestés de nos points de repère, nous voici plongés dans le processus historique lui-même. Par exemple, alors que nous assistons en direct aux discussions de l’assemblée, qui concernent la rédaction de la constitution et la question de savoir s’il faut ou pas un préambule sur « les droits des hommes », alors que nous saisissons bien à quel point cette discussion est importante, à quel point elle engage l’avenir, voici que nous sommes dérangés par les échos d’une révolte populaire grandissante, confuse, mal maîtrisée, sur laquelle des messagers viennent à l’assemblée nous annoncer des nouvelles inquiétantes. C’est seulement vers la fin de ce chaos, lorsque nous entendons parler de l’attaque de « la prison centrale », que nous prenons conscience qu’en fait il s’agit de la prise de la Bastille, qui engage encore plus l’avenir. Autrement dit, il faut supprimer toute référence au 14 juillet 89 pour que nous ayons vraiment l’impression d’être replongé dans le 14 juillet, de ce que cet événement chaotique a dû représenter pour les gens de l’époque. C’était évidemment encore plus terrible d’assister à cela le soir du 13 novembre 2015, alors que nous commencions à nous douter que dehors, dans la réalité du Paris d’aujourd’hui, des attentats étaient en train d’avoir lieu. Seule la suppression de toute référence historique permet de saisir vraiment ce qu’est un processus historique en train de se faire. Le spectateur est placé ainsi dans la position inverse de celle, habituelle, qu’il occupe dans un drame ou dans un roman historique, où il sait déjà à l’avance ce qui va se passer et où il attend « les grandes scènes ». Pommerat écrit l’histoire au présent.

Certains thèmes sont passionnants, par leur écho actuel : par exemple, les arguments des cosnervateurs qui disent « pas besoin de controverses philosophiques sur les droits de l’homme », il faut s’occuper de régler des « problèmes concrets », ceux de l’alimentation et de la sécurité, qui provoqueront l’insurrection populaire. Qu’est-ce que la politique, est-ce s’occuper du présent ou bien de l’avenir ? Ceci ne nous renvoie-t-il pas à des arguments qui nous sont souvent donnés aujourd’hui : concentrons-nous sur la crise, le chômage, la croissance économique, plutôt que de nous occuper des grands problèmes du monde, l’afflux des réfugiés, le dérèglement climatique ?

J’ai aimé la capacité de cette troupe incandescente de comédiens à prendre au sérieux les arguments des uns et des autres, même ceux des réactionnaires, même ceux des députés de la noblesse ou du clergé. Leur présence est à la fois désincarnée puisqu’ils ne sont plus des personnages historiques repérables, et très active. D’où la passionnante absence de point de vue, de « lecture » prédéterminée et surplombante, d’interprétation de l’Histoire : Pommerat et sa troupe ne sont pas du côté des députés bourgeois qui écrivent la constitution mais il ne sont pas non plus du côté des comités de quartier, qui expriment le point de vue de plus en plus violent des ouvriers. Ce spectacle n’est ni réactionnaire, ni bourgeois, ni marxiste. D’où l’indignation d’un des spectateurs placés à côté de moi, que j’entendais maugréer : « on se croirait revenu cinquante ans en arrière » et qui se demandait avec indignation : « mais qu’est-ce qu’il veut démontrer ? ». Ce qui indignait mon voisin est au contraire ce qui m’a passionné. Je crois que Pommerat ne veut pas revenir cinquante ans en arrière mais 226 ans, il ne veut pas « démontrer », mais « montrer », saisir des gens en train d’essayer de penser dans un chaos. Ce qui l’intéresse, c’est comment on fait pour penser l’histoire en train de se faire quand on ne sait pas vraiment ce qui est en train de se faire. Il exhibe le processus vivant des idées. D’où son intérêt pour les évolutions, les revirements, les apories, par exemple celles du député « centriste », promoteur de la déclarations des droits des hommes qui vote ensuite pour que seuls les propriétaires puissent être élus, et qui propose des arguments sincères pour le justifier.

J’ai aimé l’humour. Dans les vacheries que se balancent les députés entre eux, mais aussi dans les scènes intimes du couple royal, avec une reine complètement « fêlée ».

Et puis le personnage de Louis : le velléitaire, que les autres poussent sans cesse en avant. C’est autour de lui que se concentrent certaines des scènes les plus « à la Pommerat » : son entrevue dans la pénombre effrayante de l’insurrection avec les trois femmes du peuple enamourées. Le moment final, où il tente enfin de prendre en main son destin : après avoir refusé sèchement l’aide du député centriste, il confie à son dernier fidèle stupéfait qu’il fait exprès de suivre les décisions les plus insensées de l’assemblée, afin que le peuple effrayée se retourne vers lui. Louis répète alors à trois ou quatre reprises « ça ira, ça ira, ça ira », expliquant le titre de la pièce dans un décalage presque comique avec mes attentes (je pensais que Pommerat allait jouer avec la fameuse chanson révolutionnaire mais c’est ce qu’il se garde bien de faire). Le public rit et, en même temps, sourd de ce moment théâtral une mélancolie, une angoisse poisseuse, une attraction du vide, dans laquelle on retrouve l’atmosphère des spectacles précédents de la compagnie Louis Brouillard. Tandis que le roi quitte la scène, ses gardes prennent place autour de son billard, en s’efforçant avec une maladresse sardonique de jouer les mondains.

L’année dernière, après avoir vu presque à la file toutes les mises en scène de Pommerat, je me demandais un peu comment il allait pouvoir se renouveler. Réponse magistrale. On attend déjà avec impatience « Ca ira (2) »…

Christian et Soufiane

En ces jours de trouble, où je m’efforce tant bien que mal de rester intelligent et tolérant, malgré ma rancœur devant l’usage lamentable que les hommes font de leur foi, je découvre grâce à mon ami Denis Marquet, deux textes de croyants : le testament de frère Christian, l’un des moines assassinés de Tibhirine, et la lecture musulmane qu’en propose Soufiane Zitouni. Deux textes profonds, beaux aussi par le dialogue qui s’établit entre leurs auteurs à travers la mort.

Christian écrit : « J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. » Et cette phrase me touche parce qu’elle me ramène à mon irrésistible tendance depuis vendredi à céder aux jugements à l’emporte pièce, à la rage, à la violence verbale.

Et Soufiane médite sur le verset 32 de la sourate « La table », qui dit ceci : « Voilà pourquoi Nous avons édicté cette loi aux fils d’Israël : « Quiconque tue un être humain non convaincu de meurtre ou de sédition sur la Terre est considéré comme le meurtrier de l’Humanité. Quiconque sauve la vie d’un seul être humain est considéré comme ayant sauvé la vie de l’Humanité toute entière. » Et cette phrase me touche aussi, parce qu’elle est celle que j’ai besoin d’entendre depuis vendredi de la part d’un musulman, pour ne pas désespérer de sa tradition.

Ces deux textes me rappellent, à moi qui ne suis pas croyant et qui, dans ce moment, en viens à n’éprouver que du mépris pour la croyance, quelle qu’elle soit, que la spiritualité, la vraie, l’authentique, peut aussi être un moyen de ne pas céder à la bêtise, au ressentiment, à la haine, alors que tout nous invite à le faire. Christian et Soufiane explorent une étrange contrée culturelle que je ne fréquente pas mais qui me paraît un peu moins désolée de les voir y cheminer ensemble. Voilà pour moi les deux vrais « martyrs », au sens étymologique de « témoins », et non pas les malheureux analphabètes de vendredi soir qui ne savaient lire aucun livre, et surtout pas le Leur.

Alors merci Denis, pour le partage, merci Christian, merci Soufiane.

Des kamikazes du Stade de France et de Lubitsch

« Le mystère des kamikazes du Stade de France« . Sous ce titre de thriller, France TV info se demande pourquoi les trois terroristes qui ont opéré au Stade de France n’ont pas provoqué de carnage, en se faisant exploser un peu plus tôt, dans la file d’attente avant le match, ou un peu plus tard, à la sortie des spectateurs ? Sans doute n’ont-ils pas réussi à pénétrer dans le stade, mais le mystère de leur « logique incompréhensible » est qu’ils se sont faits exploser pendant le match, dans des rues alors quasi désertées. Le premier a tué un malheureux passant mais les deux autres n’ont réussi à supprimer qu’eux-mêmes, presque comme s’il s’agissait d’un suicide à la ceinture explosive.

Pour lever ce mystère, France TV info interroge un «ancien spécialiste du renseignement », qui propose la réponse suivante : « Pour l’instant, l’hypothèse la plus probable, c’est qu’ils avaient pour consigne de taper à 21h20 pour se coordonner avec le Bataclan. Ils n’étaient peut-être pas bien malins, ils n’avaient pas réussi à se positionner là où ils auraient dû, ils se sont fait péter à l’heure où on leur a dit… »

Et si le véritable secret de ce lamentable thriller se trouvait dans une vieille comédie de 1942 ?

 

 Le comédien grimé en führer ordonne aux deux nazis : « Jump ! » et ceux-ci aussitôt s’exécutent, à tous les sens du terme (non sans l’avoir salué : « Heil Hitler »). Le génie de Lubitsch dans To be or not to be est d’exprimer en un gag les limites fondamentales du fanatisme, nazi hier, islamiste aujourd’hui, lorsqu’il s’agit pour un être humain de sauter dans le vide sans fond de la bêtise en se réduisant lui-même à n’être plus  qu’un type « pas bien malin » qui « se fait péter à l’heure où on lui a dit »…

Est-ce Allah qui est tout puissant…

… ou la bêtise humaine?

La lecture du texte de revendication de l’EI  fournit un navrant élément de réponse (s’il est authentique évidemment, on ne le trouve pour l’instant que retwitté sur les sites des journaux et il est bourré de fautes d’orthographe) :

https://twitter.com/_DavidThomson/status/665481250132664320/photo/1?ref_src=twsrctfw

Il est bon de le lire en entier, et non pas seulement les extraits qu’en fournissent les sites d’information, pour se confronter à un bloc de bêtise brute, qui rappelle les délires nazis.

Je suis Paris

Assister hier soir à « Ca ira (1) fin de Louis », le spectacle de Pommerat qui nous plonge en plein milieu de l’invention chaotique de la démocratie, tandis que dans les travées commençait à circuler le bruit confus que des fusillades avaient lieu dans les rues de Paris, écouter médusés ces personnages en train d’essayer de penser au milieu de bruits d’explosion nous renvoyant tous à ce qui se passait peut-être au même moment dans la réalité, cela prenait un sens très particulier.

Et aujourd’hui, après avoir coloré de bleu-blanc-rouge ma photo de profil et écrit « Je suis Paris », tenter de m’arracher à la sidération télévisuelle, au chagrin et à la rage, qui entasse dans ma tête les amalgames les plus stupides, tenter, malgré tout, malgré les morts, en pensant à eux, de réfléchir un petit moment sur ce puissant, cet exigeant, cet intelligent, cet essentiel spectacle, ce sera ma petite manière à moi d’échapper à la bêtise crasse.

Ce n’est pas facile

J’ai envie de pleurer, je n’ai pas envie de réfléchir

Mais si je veux vraiment être Paris

Hé bien, il faut que je continue à aller dans les salles de spectacle et à discuter

A boire des coups à la terrasse des cafés

A regarder les filles qui ne portent pas un voile mais une jupe quand ça leur chante

A m’efforcer d’être en guerre

En guerre ouverte contre la connerie sombre qui a noyé le cerveau de ces analphabètes portant  le deuil de l’intelligence

Mais qui menace toujours un peu aussi les nôtres

De sa souillure indélébile de goudron

Allez, mon pote, tu ne pries pas, tu réfléchis

Allez, mon pote, tu pleures et tu réfléchis

Allez, mon pote, tu es Paris

Un amour impossible

Christine ANGOT était présente lors de la rencontre avec les lycéens du « Prix Goncourt Lycéens » qui a eu lieu il y a quelques jours à la Bibliothèque Mitterrand. De tous les auteurs présents, c’est elle qui a le moins cherché à paraître aimable, provoquant même un certain malaise parmi les jeunes. Je trouve qu’elle leur a fait le cadeau de ne pas chercher à les séduire mais de leur présenter sa réflexion pleine et entière, dans sa férocité revêche d’écorchée vive. Elle leur a tenu des propos sur l’amour (non pas le « miracle » de pureté et d’innocence qu’on leur vend à longueur de films mais le lieu où se prolongent toutes les exclusions sociales) déconcertants pour ces adolescents mais stimulants. Elle leur a proposé aussi un petit apologue sur la fiction : celui du « soldat de Baltimore », qui, dans les débuts du XIXe siècle, assiste pour la première fois à une représentation d’Othello et sort son fusil pour abattre l’acteur interprétant l’homme noir se préparant à violer une femme blanche ; ce soldat montre ainsi qu’il n’a pas compris ce qu’était la fiction : un espace fondateur de la civilisation, où l’on peut exposer au grand jour ce que nous refoulons, l’amour, l’exclusion, le pouvoir, la jalousie, « sans sortir son fusil ». Bel éloge du pouvoir libérateur de la fiction par celle que l’on veut cantonner à l’autobiographie la plus plate et la plus crue.

Or, Un amour impossible (2015) paraît ressortir de ce genre, puisque il est consacré à la relation « impossible » de Christine Angot avec sa mère (après qu’elle a évoqué dans un précédent texte l’inceste que lui a fait subir son père dans son adolescence). Le récit commence par la rencontre entre sa mère et son père, dans une cantine d’entreprise à Châteauroux, à la fin des années 50. Elle, Rachel Schwartz, est d’un milieu modeste et d’origine juive. Lui, Pierre Angot, est le fils d’une très bonne famille, son père occupant un poste élevé à la direction de Michelin. Là où commence la fiction, c’est que l’auteur raconte l’étrange relation d’amour qui s’établit entre ses parents non pas de son point de vue à elle, la narratrice d’aujourd’hui, mais du point de vue de ces deux jeunes gens d’une époque révolue : ils se fréquentent, ils font l’amour (pages étranges et fortes), ils envisagent d’avoir un enfant, et pourtant, en même temps, lui se refuse à l’idée de mariage. Pour, dit-il, sauvegarder sa liberté, à laquelle il tient plus que tout. Angot explore le point de vue de sa mère en phrases sèches et tendues, le point de vue du père lui est abordé à partir des lettres qu’il écrit : le lecteur suppose qu’il s’agit de lettres authentiques, gardées par Rachel et confiées ensuite à sa fille. On est frappé par le caractère ampoulé du style de Pierre : alors qu’il se veut de bonne tenue, il est froid, sans qu’on parvienne tout à fait à définir s’il s’agit de sa personnalité, de son milieu social ou d’un trait d’époque. Peut-être les trois à la fois. Mais ce jeune homme parait d’un grand conformisme et d’une grande hypocrisie dans sa revendication d’échapper aux règles bourgeoises. La fille, elle, Rachel, est moins cultivée, moins évoluée et plus naïve dans sa soumission aux principes du garçon, mais son abandon à l’amour, un amour absolu, profond, qui ne se dit jamais comme tel mais s’exprime de façon intense par les choix qu’elle fait, garder l’enfant, attendre l’homme pendant des années, est finalement beaucoup plus transgressif. L’un, le jeune bourgeois, n’est audacieux qu’en paroles (et encore des paroles très froides), tandis que l’autre l’est en actes. Et l’on comprend bien que le travail littéraire de Christine Angot, c’est d’opposer, à ces phrases qui se veulent littéraires de Pierre, les pensées sans artifice de Rachel. Et pour cela, il lui faut réinventer de l’intérieur ce qui ne s’est jamais dit à l’extérieur : la voix de sa mère en jeune femme des années 50.

Ensuite, il y a la période de l’enfance et l’évocation de la relation fusionnelle entre la mère célibataire et sa petite fille. Ces pages très réalistes sont désormais abordées du point de vue de la petite fille, mais elles laissent deviner les difficultés et la déprime de la mère, dont les choix sont guidés par le désir de se rapprocher du père, ce dernier vivant à Strasbourg, où il mène une brillante carrière de fonctionnaire international. Ces pages sans pathos m’ont touché.

Alors la fille grandit. C’est le moment où son père accepte de la reconnaître, et où l’adolescente paraît fascinée par le brillant de cette personnalité. Parallèlement, sa relation avec sa mère se dégrade, elle n’a plus rien à lui dire, et Rachel se sent dévalorisée. Là aussi, la relation est analysée avec une sécheresse tendue, derrière laquelle on sent l’émotion. D’autant plus que le lecteur apprend avec la même brutalité que la mère, grâce à la confidence du premier petit ami de la fille (petit ami dont on vient de nous apprendre que la mère avait fait sa connaissance d’abord mais qu’elle le trouvait trop jeune) ce qui se joue vraiment dans cette relation avec le père : il viole sa fille depuis plusieurs années, presque depuis le moment où il a renoué des liens avec la mère. Révélation très sèche, qui m’a littéralement estomaqué.

Après la rupture avec le père, ce sont des années difficiles : la mère se remarie enfin, la fille entame sa carrière d’écrivain, mais elle a du mal à trouver le bonheur dans ses relations amoureuses, elle rend Rachel responsable de ce qui lui est arrivé, ou plutôt de ce que sa mère a laissé lui arriver. La dernière partie est centrée sur la façon dont elles vont arriver à rétablir leur lien. Notamment pendant une semaine où, en plein été, elles se donnent rendez-vous chaque jour dans une salle de restaurant déserte. Cette longue conversation s’achève dans un monologue explicatif de la narratrice, en rupture avec le dépouillement du reste. C’est la partie la plus démonstrative du roman, certes, mais elle est tout à fait essentielle. Car la fille parvient à trouver pour la mère du sens à ce que le père leur a fait subir à toutes deux. Elle interprète leur histoire, non pas seulement à partir de la psychologie individuelle de ses trois acteurs mais d’une généralisation sociale : la conduite de son père a été caractéristique de l’humiliation que sa classe faisait subir à celle de Rachel. En elle, le jeune fils de bonne famille a humilié d’abord la fille pauvre et juive, avec laquelle il couche, qu’il aime peut-être mais à qui il refuse de l’introduire dans son milieu social. Ainsi l’amour de Pierre peut être considéré non pas comme la négation mais comme le renforcement de cette stratégie de séparation : il s’agit de montrer à la fille pauvre et juive que même l’amour ne suffira pas à produire le rapprochement espéré. Puis, une fois que Rachel est parvenu à lui extorquer la reconnaissance de sa fille, il viole cette dernière presque nécessairement : en transgressant le tabou fondateur de l’inceste qui interdit des relations sexuelles entre parents, il montre à la mère et à la fille qu’elles ne seront jamais vraiment ses parents, que Rachel ne sera jamais vraiment la mère de sa fille ni Christine sa fille. Et, dans une ultime ruse sociale (comparable à celle dont usent les maîtres pour pousser les esclaves à se sentir coupables d’avoir été esclaves), il les condamne toutes les deux à se sentir coupables de ce rituel d’humiliation. Cette dernière partie donne peut-être les clés de l’œuvre de Christine Angot, et notamment de ce roman : il peut être considéré comme un refus d’accepter cette humiliation tacite, en l’étalant au grand jour, en la proférant, en la dévoilant. L’exploration autobiographique comme moyen de répondre dans la fiction à l’humiliation subie dans la vie réelle.

Le roman s’achève sur une réconciliation entre la mère et la fille, sur un apaisement. Sur une lettre non plus de Pierre, mais de Rachel, dont la voix a enfin pris la place de celle du jeune bourgeois. Elle se termine par la phrase suivante : «Mais, trève de nostalgie, c’est aujourd’hui et maintenant. » Ces mots sonnent comme une libération. Libération de Rachel, oui, mais aussi de Christine ? Est-ce la fin du cycle autobiographique ? Vers quels nouveaux rivages de fiction la romancière, ayant enfin dépassé l’humiliation, lui ayant enfin donné du sens en son nom mais aussi en celui de sa mère, va-t-elle pouvoir, dans sa liberté chèrement conquise, se diriger ?