Tous les articles par christophe bouquerel

Ecrivain, professeur, je m'intéresse au théâtre, au cinéma, au sport, à la politique, à la poésie,au sel et au poivre de la vie, à son miel aussi.

ESCHYLE RACIALISTE?

Le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) a réussi à empêcher le 25 mars 2019 une mise en scène des Suppliantes d’Eschyle, mise en scène par la compagnie Démodocos de Philippe Brunet, qui devait avoir lieu à la Sorbonne. Ghyslain Vedeux, le président du CRAN, titre sur son site avec un sens remarquable de la nuance : « Black Face : propagande coloniale à la Sorbonne ». Il écrit que « la grande majorité des étudiants de cet établissement refusent d’être associés à cette propagande afrophobe, colonialiste et raciste. ». Il dénonce le blackface comme « une pratique issue de l’esclavage colonial, qui consiste pour une personne blanche à se grimer en noir. »

Le black face des racistes américains est évidemment une pratique répugnante, le CRAN a bien raison de le dénoncer, et de critiquer ceux qui l’importent en France sans être conscients de ses origines et de ses implications. Mais quel rapport avec Eschyle, avec Les Supppliantes et avec Brunet ? Ce qui navre Lambda, c’est que Vedeux reproche aux blackfaceurs français leur ignorance mais qu’il fait preuve de la même tare vis-à-vis de la pièce qu’il met ici en cause.

Les Suppliantes, sans doute la plus ancienne des tragédies grecques conservées, date du tout début du 5ième siècle avant JC, elle est donc légèrement antérieure, si les informations de Lambda sont exactes, au début de la colonisation de l’Afrique par l’Europe chrétienne, oh rien de très significatif, juste deux mille ans. Les Suppliantes raconte l’histoire de femmes à la peau sombre, les Danaïdes, nées en Egypte, qui cherchent à échapper au mariage forcé avec les Egyptiades et viennent demander l’hospitalité à un roi grec à la peau pâle. Mais elles exigent ce devoir sacré au nom d’une origine commune (elles venaient originellement d’Argos). C’est donc l’un des premiers pas (encore modeste) que fait un auteur antique pour penser l’idée que l’universalité humaine dépasse les différences de couleur de peau et qu’il y a quelque chose qui nous réunit tous, quelle que soit notre apparence. Par ailleurs, cette tragédie très ancienne entre en résonnance forte avec des problématiques contemporaines : la liberté des femmes, le mariage forcé, l’hospitalité à accorder aux réfugiés, les valeurs humaines sur quoi fonder la politique, même au risque de la guerre. A ces questions qui se posent à nous aujourd’hui avec une urgence désespérante, Eschyle propose des réponses, qui sont des réponses grecques, antiques : elles ne nous dispensent pas de chercher les nôtres, au contraire, elles nous aident à prendre conscience de cette absolue nécessité.

Eschyle est donc totalement étranger, et pour cause, à cette pratique répugnante du blackface, ainsi qu’à toute « propagande afrophobe, coloniale et raciste », pour reprendre les termes mêmes de Ghyslain Vedeux. Philippe Brunet, le metteur en scène, qui n’est évidemment pas un raciste, mais un humaniste, a eu raison de montrer visuellement, en accord avec le texte d’Eschyle et avec les codes du théâtre antique, la différence de couleur de peau entre les Grecs et les Danaïdes. Ce qui est beau, ce qui est fort, ce qui est profond, ce qui est humain, dans la pièce d’Eschyle, c’est justement que ces femmes au masque noir exigent l’hospitalité de ces hommes au masque blanc (qui n’ont au départ aucune envie de la leur accorder et qui préfèreraient qu’on les laisse bien tranquilles dans leur confort). Et elles le font au nom de valeurs communes (même si ces valeurs communes de l’antiquité sont différentes des valeurs communes de notre modernité, celles que nous avons mis des siècles à penser et avec lesquelles nous avons encore manifestement tellement de mal à accorder nos actes).

Pour toutes ces raisons, le CRAN et son président se seraient grandis

1) à lire la pièce d’Eschyle au lieu de la condamner sans la connaître

2) à voir la mise en scène de Brunet ou à entamer le dialogue avec lui au lieu de le vilipender pour de mauvaises raisons

3)à ne pas faire d’amalgame stupide entre cette pièce antique et de navrantes soirées d’étudiants d’école de commerce ou des photos ridicules de footballeur déguisé (sans doute par admiration) en basketteur américain, comme ils le font sur leur site en lieu et place d’une analyse culturelle un peu approfondie

et 4) à soutenir la représentation d’une œuvre qui justement tient un propos humain et non pas xénophobe. Mais évidemment, pour tout cela, il aurait fallu connaître la pièce, prendre le temps de s’informer, ce qui est un peu plus long, un peu moins facile, un peu moins rentable en termes de buzz que de lancer la polémique.

Bien sûr, se dit Lambda, on pourrait sourire de cette histoire mais elle est symbolique de ce qui est en train de se passer en France : l’importation brute de polémiques hargneuses. Le politiquement correct peut verser dans le même simplisme que le racisme qu’il prétend dénoncer, et c’est triste. Ne faudrait-il pas au contraire que l’antiracisme se montre supérieur au racisme, non seulement d’un point de vue moral (ce qui est incontestablement le cas de Ghyslain Vedeux et du CRAN) mais aussi d’un point de vue intellectuel ? Qu’il se montre plus cultivé, plus profond, plus nuancé, plus ouvert à la complexité, bref plus universel que ses minables adversaires ? Le combat de l’antiracisme contre le racisme, ce doit être le combat de l’intelligence contre la bêtise, pas le combat d’une bêtise contre une autre.

Danger de toute polémique : réagir vite, sans connaître, en simplifiant, en n’ayant pour focale que l’actualité, sans aucune perspective historique. Tentons, se dit Lambda, de trouver une autre voie : le blackface des racistes américains est une pratique honteuse mais Eschyle n’est pas racialiste et Brunet ne fait pas de propagande coloniale. Continuons au contraire à lire cette œuvre fondatrice, soutenons sans faiblir ceux qui veulent la monter, encourageons aussi par notre attention de spectateurs tous les auteurs qui tenteraient aujourd’hui d’écrire l’urgence et les difficultés du devoir contemporain d’hospitalité. Parce que ce devoir nous confronte à notre humanité même.

PERDU OU RETROUVE

Mardi soir
Les lycéennes tournent leur histoire de fantôme dans le hall désert
Elles ont réussi à circonvenir la massive gardienne des portes de l’Enfer
Cerbère joue son propre rôle pour ces trois petites aux mimiques si vivantes
Elle éteint sans se lasser les lumières et, bien qu’elle soit pudique comme toute vraie Antillaise,
Elle lâche à pleine voix des « putain » et des « merde » et des « y en a marre » dans les couloirs obscurs
Où d’ordinaire personne ne la regarde passer.


Mercredi après-midi
Des adolescents s’entrelacent
Pour former et déformer les troncs retors d’une forêt sensible
Première spectatrice du tourment des amoureux
Qui la hantent jusqu’à l’aube, lors d’un songe, pendant une nuit d’été
Et c’est beau comme jamais.

Jeudi matin
Dans la réception d’un motel deux paumés solitaires se confient l’un à l’autre qu’ils sont prisonniers sous les regards acérés des oiseaux empaillés

Puis Marion et Norman se taisent et baissent les yeux
Se demandant chacun de son côté comment ils vont parvenir à sortir De leur piège.

Jeudi soir

Les courbes sublimes et hautaines du Théâtre des Champs Elysées, qui, dès 1913, annonce l’Art Déco
Et qui n’est plus aujourd’hui peuplée que de sexagénaires  
Sirotant des coupes de champagne pour se donner l’illusion qu’ils sont aussi élégants que leur décor
Au-dessus d’eux un ange de la mort
Aux ailes d’ivresse sombre
C’est ainsi que le dieu de l’extase apparait à Ariane sur la grève de Naxos
(Comment ce musicien et ce poète ont-ils si bien deviné
Qu’Eros devait prendre les traits de Thanatos
S’il voulait s’introduire en douce dans le cœur de la femme endeuillée
Pour trouver sans y toucher le chemin de son ventre
Et la rendre à son état de femme sensible ?)
Cette vision funèbre devant l’entrée de la grotte
Je l’imagine à la voix des chanteurs
Tant la mise en scène de cette jeune Anglaise est plate comme une table
Et sexagèrement contemporaine
Incapable d’atteindre à ce rivage oublié.

Vendredi après-midi


Cinq ou six êtres de pierre poreuse aux corps nus ordinaires
Jettent là-bas tout en bas
Sur la plaine de Castille où continuent à vivre les fascistes et les villageois qui les ont mis à mort
Un regard étonné
Et patient
Demandant à qui les regarde qu’on leur rende justice
Et qu’on ouvre enfin les charniers où leurs corps ont été jetés il y a plus de quatre-vingts ans
Dans l’humiliation de l’anonymat
Et, pour mieux les faire disparaître, sur ces charniers on a construit des routes de macadam honnêtement lisse et des ponts
Une vieille édentée aussi ancienne qu’une petite fille
Est la seule du village à se souvenir
Elle vient chaque semaine depuis des décennies accrocher sur la trémie des bouquets de fleurs en souvenir de sa mère
La bergère fusillée
Mais sans cesse les fleurs fanent
Et la gamine centenaire finit par mourir
Alors sa propre fille à sa grande surprise
Se ceint du médaillon jauni de la disparue
Et recopie sur son ordinateur les lettres sans orthographe de la paysanne sans instruction
La rêveuse obtuse qui n’a jamais renoncé à espérer qu’un jour les grenouilles auraient des poils
Et les os oubliés une sépulture décente
Lorsqu’un courageux franquiste anonyme est venu une nuit fusiller les statues
L’artiste a compris que son œuvre ne venait pas d’être profanée
Mais consacrée
Ces présences muettes dans les hauteurs espagnoles sont si éloquentes
Qu’elles continueront à hanter ces paysages même lorsqu’elles auront disparu
Lorsque l’Espagne tout entière ne sera plus qu’un souvenir
Lorsque nous tous, nos lâchetés et nos passions sanglantes, nous nous serons évanouis
Et qu’il ne restera plus rien d’autre pour dire notre humanité
Que la trace absente
De ce regard
Désolé.

Vendredi soir
L’isba éphémère en bois chaleureux
Du Théâtre de l’Epée de Bois donnant sur la Salle de Pierre
Son mur en fond de scène, son pavage d’origine
Qui tiennent à la fois de la fabrique de théâtre et de la place florentine
Où pourraient se rencontrer Baal et Lorenzaccio

Les neuf femmes de tous âges,
Aux origines, aux chevelures, aux couleurs de peau si différentes
Étincellent à elles toutes comme les neuf éclats de la même lune Tsetaeva

Cette fille ardente
N’est plus une adolescente
Elle sait qu’elle n’est toujours pas vraiment belle mais de plus en plus quelque chose d’autre d’encore plus fort
Elle se consume toujours à vingt-deux ans comme à dix-sept de son amour incendiaire du théâtre mais elle parvient maintenant à se décrire
Elle dit d’elle-même qu’elle est une « éponge d’émotion »
Ravagée par le trac lorsqu’elle conduit sur sa barque oscillante à travers les coulisses
Les nouveaux candidats du concours qu’elle a réussi l’année dernière
Elle ne sera jamais du côté d’aucun jury assis sur les fauteuils mais toujours de celui des candidats jetés tout vifs sur le plateau
Jetés ou se jetant
C’est sa place depuis toujours et maintenant elle l’a trouvée.


A côté d’elle, même le brillant khâgneux, qui se plaît pour faire chier son monde à aimer les traditions, les k, les h et les chapeaux sur les a tout autant que les texticules de Michon, qui rêve d’être normalien pour que la société le paye à écrire pendant quatre ans, et à démonter dans un éclat de rire critique les missions qu’elle voudra lui confier, le jeune futur auteur dont j’ai partagé en mon temps les aspirations
Paraît déjà pour une fois ce qu’il deviendra, s’il ne fait pas attention Désuet
Eteint
Falot.
C’est, je le sais, le lot de l’écrivain devant l’artiste.
Pourtant la comédienne naissante supplie le vieux poète méconnu de ne pas renoncer
Avec une ardeur qui l’enchante elle-même
Parce qu’elle contribue au personnage qu’elle se construit chaque jour dans la fièvre.

Samedi après-midi
Les cinq branlotins figés d’«Un effet très spécial » parviennent à faire basculer leur séquence du gymnase dans le délire
A partir du moment où nous leur disons que ce qui est intéressant, c’est de les voir en train d’essayer de réaliser une séquence et de se lâcher
Et ils se lâchent
Et nous avons bien fait de les laisser comme des couillons se dépatouiller tout seuls
C’était un vrai sommet de pédagogie
Nous filmons des plans muets dans le lycée vide où je vis chaque jour
Tandis que murmure la voix de la fille qui s’interroge sur le mort
Qui se demande s’il a été tué en plein jour par sa petite amie
Si elle serait capable elle-même d’assassiner celui qu’elle aime
Comment il faudrait qu’elle s’y prenne
Mais elle doit rentrer sinon
Il va s’inquiéter
Cette voix nous fait soudain voir à tous des taches atroces sur les murs que personne n’avait remarquées depuis cinquante ans
Et il y a aussi, sur l’autre colline, les bâtiments steam-punks
De l’entreprise militaire où l’on fait subir, parait-il, des tests de soufflerie
Aux ailes des avions de combat de l’hypermodernité
Dans le lycée en face, celui où tu travailles, dis-moi, que fait-on comme essais industriels
Que fait-on souffler sur les jeunes aéronefs humains que l’on nous confie
Et pour les faire voler vers quoi ?

Et moi
Et moi aussi dans tout ça
Dans toute cette semaine collection d’émotions humaines
Où en suis-je ?
Suis-je perdu ou retrouvé ?

LA FAVORITE

J’ai aimé ce film d’abord parce que Yorgos Lanthimos est un sacré styliste. Chaque plan surprend par la beauté iconoclaste de sa composition. Tout est filmé en contre-plongée (du point de vue d’un des animaux de compagnie d’une dame de compagnie, ou peut-être des lapins de la reine ?). Frontalité à la Wes Anderson.

Ensuite à cause de la complexité des trois personnages féminins, et de leur relation. Chacune d’entre elles évolue : la Reine (Olivia Colman) est à la fois une marionnette stupide et une femme blessée par ses nombreuses fausses couches, terrifiée par sa fonction publique et terriblement seule. La favorite en place (Rachel Weisz), est d’abord impressionnante de dureté puis touchante, lorsqu’elle comprend qu’elle est évincée. Enfin la nouvelle favorite (Emma Stone) paraît d’abord l’héroïne positive, avant de se révéler le véritable monstre d’individualisme, ou même d’égoïsme. Autrement dit, ce film n’est pas seulement un exercice de style maniériste mais arrive à faire évoluer, de manière passionnante, notre regard de spectateur sur les personnages principaux.

Quant à la cour d’Angleterre, elle est filmée comme un hôpital psychiatrique. Un concentré de grandes passions et d’ambitions mesquines vu par un Saint-Simon déjanté. Les hommes, maquillés et futiles, y jouent le rôle habituel des femmes. Tous sont d’une méchanceté jubilatoire. Comment ne pas être redevable à ce Grec d’avoir montré des Anglais aussi hystériquement pervers que le sont d’ordinaire les Français dans les films anglo-saxons?

KANATA

Samedi 9 février 19

Spendide mise en scène de Robert Lepage avec la troupe du Soleil à la Cartoucherie.

Le propos de ce premier volet de la trilogie explore plus la réalité contemporaine des junkies de Vancouver que l’histoire des peuples premiers. J’attends la suite.

Mais je garde déjà dans la tête des images visuelles très fortes :

Les colonnes du sous-sol d’un musée devenant les troncs d’une forêt attaqués à la tronçonneuse par des ouvriers de chantier,

Le récit de la rue Hastings et du commerce de l’opium comme arme culturelle de l’Occident contre la Chine, puis de la Chine contre l’Occident, tandis que toute la troupe danse une chorégraphie paisible de Chi Qong,

Un canoë qui monte et qui se renverse quand le jeune Indien embarque l’artiste peintre dans l’essai du psychotrope,

Enfin, dans la scène finale, tous les paumés qui viennent trouver un abri dans l’atelier de l’artiste solitaire en train de peindre.

La virtuosité des changements de lieux permet de dire le monde moderne aussi efficacement et plus poétiquement que le cinéma.

MAKALA

La découverte de la fin 2018, grâce à « Lycéens au cinéma »!

Le professeur Normal achète immédiatement le DVD pour le montrer à ses amis.

Ulysse est stupéfait lui aussi par la puissance de ce film, sa façon de happer le spectateur pour lui faire ressentir, grâce à l’image et grâce au son, l’odyssée humaine du personnage. Au contraire, Arlette et le citoyen Lambda lui reprochent d’esthétiser la misère, sans proposer aucune perspective politique, en bon Occidental qui regarde le noir pousser son vélo et ne cherche pas à l’aider. Ulysse n’est tellement pas d’accord que, pour une fois, il sort de sa distance confortable d’éternel cynique et se met presque en colère : un artiste n’est ni un militant, ni un travailleur humanitaire, sa tâche consiste à témoigner, en la dignifiant, d’une expérience humaine ! Ce ne sont pas seulement de « belles images » (même si objectivement elles sont très belles), mais des images « authentiques », au sens où elles font éprouver de l’intérieur l’âpreté mythique d’une condition !

Les autres le regardent palpiter, stupéfaits. Lambda, à qui l’on vient de clouer le bec, est pourtant presque ravi de constater que son vieux pote est encore capable de prendre feu pour quelque chose.

Ulysse est tellement frappé par ce film que, quelques semaines plus tard, il se glisse en douce dans le sillage du professeur aux journées de formation « Lycéens au cinéma », dans une salle art et essai d’Arcueil. Il est un peu désagréablement surpris de constater qu’il ne détonne pas vraiment dans cet aréopage de pédagos lecteurs de Télérama, mais, surtout, il découvre la « lettre vidéo » écrite par Emmanuel Gras pour expliquer son itinéraire artistique et sa pratique du documentaire. « Texte » magnifique de simplicité et de profondeur : Ulysse y trouve des éléments passionnants de réflexion, non seulement sur le cinéma, mais sur l’art en général et sur l’humanité.

Emmanuel Gras : un poète du documentaire (alors que ces deux mots semblaient à Ulysse être a priori antinomiques).

Et un poète capable d’expliquer ses choix avec justesse, comme dans cette intéressante interview :

SCHIELE/BASQUIAT : LES DEUX EXPERIMENTATEURS

Vendredi 26 octobre 18, café de la fondation Vuitton

Deux amoureux d’âge mûr, serrés l’un contre l’autre comme des adolescents, sur l’Allée Sablonneuse du Bois de Boulogne, dans l’éclat lugubre d’un orage d’automne qui fait étinceler les feuilles mortes et les troncs noirs des arbres.

La fondation Vuitton : une nacelle de métal et de verre déjà trop petite pour la foule qui l’encombre.

L’expo Schiele-Basquiat n’est que la juxtaposition de deux expos différentes : une petite présentation de dessins de Schiele et une énorme rétrospective sur quatre étages de toute la carrière de Basquiat. Aucune mise en relation de ces deux artistes fulgurants morts tragiquement à 28 ans après avoir dynamité l’art de leur époque. Dommage.

Néanmoins, ce qui me frappe, chez l’un comme chez l’autre, c’est la volonté d’expérimenter en permanence. Ils ne séparent pas travail de réflexion et travail de création, ils sont en permanence en train de dessiner et d’essayer des voies nouvelles. Ils nous font assister au bouillonnement créatif de leur imagination, à la transformation permanente du matériau de leur vie, de leur époque et de leur pensée, en œuvre artistique en train de s’inventer. Deux bateaux ivres : ils suivent sans se poser de questions les multiples voies de leur imaginaire, qui sont comme les mille bras secondaires d’un fleuve unique.

Comme Syl, je n’aime pas tout dans Basquiat : certaines œuvres trop simplistes me rebutent et je trouve le snobisme qui l’entoure encore un peu ridicule. Mais son parcours de vie m’impressionne et je suis sensible à la puissance expérimentale de son geste. Ainsi, dans cette œuvre, il rêve à partir d’Exu, le nom d’un démon d’Afrique très révéré par les esclaves déportés en Amérique.

EXU Basquiat

La toile grand format est beaucop plus impressionnante que cette photo, à cause de la taille du personnage principal, de son visage agressif et des yeux qui s’échappent de toute part de lui.

Même si je me suis moqué des touristes qui mitraillaient les portraits de Schiele au lieu de les regarder, j’ai éprouvé le besoin de photographier un morceau de « The Kangaroo Woman » de Basquiat.

Pour la phrase énigmatique écrite dans un coin :

« Many mythologies tell of a voyage to a land of the dead in the west ».

J’imagine qu’il voulait dénoncer la déportation des Noir. Mais moi, je suis surtout sensible à l’appel de ce voyage mythique vers l’Ouest au pays des morts.

RISE FOR THE CLIMATE

Samedi 8 septembre 2018

La marche organisée dans le monde entier par 350.org et à laquelle une initiative lancée par un anonyme à la suite de la démission de Nicolas Hulot a donné en France un retentissement beaucoup plus grand qu’annoncé : une foule dense et nombreuse qui surprend le Citoyen Lambda. D’après lui, plus proche des 50 000 estimé par les organisateurs que des 12 000 dénombrés par la police. Le simple rassemblement vers l’Hôtel de Ville s’est transformé en marche vers la République.

Il est enchanté par la diversité et l’inventivité des slogans :

            Arrête de niquer ta mer

             Les capitalistes vivent au-dessus de nos moyens

Et plein d’autres qu’il a oubliés.

Celui qu’il a trouvé le plus beau : « Et si nous battions des records de chaleur humaine ? », était brandi par une jolie brune à la peau sombre juchée sur les épaules de son copain, comme la fameuse égérie révolutionnaire de 68 photographiée par Gilles Caron. Lambda ne parvient à en prendre à l’arrachée qu’une photo surex mais à côté de lui, un photographe professionnel fait beaucoup mieux : la fille se tourne vers lui obligeamment pour qu’il puisse la prendre et il la remercie d’un sourire.

L’image de ces petites filles juchées sur les épaules paternelles,  qui brandissaient fièrement à deux une banderole «Pensez à nous » ; mais, la lassitude venant, elles avaient appuyé la pancarte sur la tête de leurs pères, posé leurs mentons sur la pancarte et elles se chamaillaient un peu.

Beaucoup de ces slogans inventifs étaient écrits sur de simples pancartes en carton (comme celle de sa fille Graine-de-moutarde : « Marre de vos salades ! »). Mais très peu étaient repris par la foule, à part, dans le coin où ils ont décidé de marcher :

« Et un et deux et trois degrés
C’est un crime contre l’humanité ! »

scandé par un petit groupe plus organisé que les autres.

En arrivant à la manif, Lambda s’est dit : « Bizarre, une manif presque silencieuse ». Ce silence des voix contrastait avec le vacarme joyeux des slogans écrits sur les pancartes en carton. Toute cette énergie individuelles manquait de micros, d’amplis, de caisse de résonance, d’organisation collective. La multiplicité et la diversité de ces dizaines de milliers de désirs pressants d’agir et de se faire entendre, comment peut-elle se fédérer, s’organiser, parler d’une seule voix ?

Comment tous crier assez fort un message assez unanime pour obliger les décideurs à l’entendre, alors même qu’ils se bouchent les oreilles ?

Comment réussir à casser les oreilles de ceux qui n’ont aucune envie d’entendre ?

Cela aussi, c’est l’enjeu de l’année 2018.

L’ORPAILLEUR

Aujourd’hui qu’ai-je vu de drôle ?

Qu’ai-je vu de beau ?

Qu’ai-je vu de fort ?

Qu’ai-je vu de doux ?

Qu’ai-je vu de poignant ?

Quelle pépite de sens extraire du flux de ma vie

D’où ciseler un bijou

A offrir à qui ?

Ce matin, en vélo, près de la Bièvre, j’ai soudain entendu

que les oiseaux chantaient.

Récit 1 : Nice’n’Sleazy

Une chanson datant  de 1978, extraite de « Black and White ».

Mais, en 1987, au moment où se passe le premier récit, elle reste la préférée de mon personnage d’adolescent rageur et introverti, Fred.

Notamment pour la ligne de basse de JJ Burnel, qui était sacrément rageur mais pas du tout introverti.


We came across the West sea

We didn’t have much idea
Of the kind of climate waiting

We used our hands for guidance
Like the children of a preacher
Like a dry tree seeking water or a daughter

Nice ‘n’ sleazy
Nice ‘n’ sleazy does it

Nice ‘n’ sleazy, nice ‘n’ sleazy
Does it, does it, does it every time

Nice ‘n’ sleazy, nice ‘n’ sleazy
Does it, does it, does it every time

Nice ‘n’ sleazy does it

Nice ‘n’ sleazy, nice ‘n’ sleazy
Does it, does it, does it every time

Nice ‘n’ sleazy, nice ‘n’ sleazy
Does it, does it, does it every time

Nice ‘n’ sleazy does it

An angel came from outside
Had no halo had no father
With a coat of many colors

He spoke of brothers many
Wine and women song a plenty
He began to write a chapter in history

Nice ‘n’ sleazy
Nice ‘n’ sleazy does it
Nice ‘n’ sleazy does it
Nice ‘n’ sleazy does it, does it every time

Written by Brian John Duffy, David Greenfield, Hugh Alan Cornwell, Jean Jacques Burnel   • Copyright © Universal Music Publishing Group

Récit 3 : Le bidonville de Champigny

Bien sûr cela ne concernerait que les parents de mon personnage mais il n’est pas inutile de rafraîchir nos souvenirs sur la façon dont la France a traité les travailleurs qu’elle faisait venir dans les années 60. Mettre ces témoignages en relation avec l’actuelle crise des migrants permet de saisir les ressemblances -et aussi les différences- entre ces deux situations de déracinement.

Je suis frappé aussi par les images de cet homme revenant sur le lieu où se situait le bidonville et n’y retrouvant rien, puisqu’on y a construit depuis un jardin paysager. Toute proportion gardée, cela me rappelle Claude Lanzmann filmant dans Shoah les lieux bucoliques où étaient édifiés les camps. Ou bien les pelouses qui tapissent les paysages étrangement bossués des tranchées de la première guerre mondiale.

La vérité des lieux se situe dans l’émotion des hommes.