Tous les articles par christophe bouquerel

Ecrivain, professeur, je m'intéresse au théâtre, au cinéma, au sport, à la politique, à la poésie,au sel et au poivre de la vie, à son miel aussi.

Sur la réforme(tte) du collège

Il y a quelques jours, j’ai rediscuté devant un thé avec ce bon Arthémus Normal, professeur de Vieille Langue Bien Morte au lycée Enrico Macias. Nous avons évidemment parlé de la réforme du collège. Il s’était tapé en entier la lettre de la ministre.

Hé bien, d’après lui, elle part d’un constat juste : « Le collège est depuis trop d’années le niveau oublié des politiques scolaires. » (c‘est ce qu’on pouvait reprocher aux réformes imposées par le gouvernement Sarkozy, que de commencer par la fin  : l’université puis le lycée). Et elle se propose un but tout à fait louable : « Notre objectif est de mettre fin à cette situation avec une réponse globale et adaptée aux enjeux de la société d’aujourd’hui. »

Le problème, nous dit Normal, commence lorsqu’on examine avec pragmatisme les moyens qu’elle se propose pour fournir cette fameuse  « réponse globale ». Lorsqu’on va, comme il l’a fait, sur Eduscol, le site  de l’éducation nationale où s’affichent les indications officielles, qu’est-ce qu’on trouve? Evidemment, beaucoup de graphiques très savants et bien coloriés, accompagnés de quelques statistiques (pour faire sociologue)  et de phrases ronflantes (pour faire humaniste). Ne soyons pas injuste, ricane-t-il, c’est peut-être inévitable (et puis ça ne coûte pas cher). Mais, sincèrement (il clique) quand tu lis et que tu vois ça :

« Les évolutions du collège relèvent d’une approche globale dans laquelle la réorganisation structurelle des enseignements est au service d’une approche pédagogique renouvelée.

 

ça ne te fait pas un peu rigoler? »

Nous avons rigolé. Puis, il m’a demandé : « Bon, maintenant si on décrypte ce machin, qu’est-ce qu’on trouve ? Essentiellement ces fameux EPI, Enseignement Pratique Interdisciplinaire, à 3 ou 4 h par semaine, et l’Accompagnement Personnalisé (là, pas vu combien d’heures). Ca ne te rappelle rien? Mais si : la réforme du lycée de Chatel, avec l’Accompagnement Personnalisé et les Enseignements d’Exploration en 2nde! »

J’ai tenté de lui dire que les Explos et l’AP n’étaient pas sans intérêt, mais il m’a tout de suite coupé la parole : « Sincèrement, toi qui es comme moi sur le terrain, est-ce que tu peux dire que ces deux enseignements ont une quelconque influence sur le devenir scolaire des élèves? Est-ce qu’ils contribuent en quoi que ce soit à réformer et améliorer le lycée? Qu’ils fournissent en quoi que ce soit une « réponse globale » aux problèmes du lycée ? Non, évidemment. Ces deux types d’enseignement ont été créés pour jeter aux yeux des parents d’élèves un écran de fumée qui cachait la diminution horaire des enseignements fondamentaux et l’augmentation du nombre d’élèves par classe. Tu le sais bien, puisque tu t’es mobilisé à l’époque contre cette réformette du lycée, dont les soi-disant dispositifs novateurs dissimulaient les véritables enjeux budgétaires. Hé bien, le plus triste pour la gauche, c’est que la critique de la réformette Châtel du lycée peut resservir presque mot pour mot pour aborder la réformette Vallaud-Belkacem du collège. A mon avis, on peut mettre à peu près la même note à la copie superficielle de mademoiselle Najet qu’à celle malhonnête du jeune Luc. »

-Tu es un peu dur quand même, lui ai-je rétorqué. Entre une socialiste sincère et un libéral démagogue, il y a une différence!

-Ah bon, où ça? Ah oui, les, comment dit-on déjà, les « éléments de langage ».  Ta socialiste parle de défendre « l’égalité » là où le libéral parlait de promouvoir la « liberté », parce qu’un peu de bonne vieille idéologie, surtout en matière d’éducation, ça ne fait jamais de mal. Mais les solutions proposées restent les mêmes : des dispositifs soi-disant novateurs qui cachent quelque chose d’autre. Quoi? On affirme explicitement : « Il n’y aura de baisse horaire pour aucun enseignement disciplinaire« . Je ne sais pas exactement ce qu’il en est des horaires au collège mais, moi qui suis comme toi un vieux de la vieille, je devine, je renifle, je subodore que c’est faux. Et qu’il s’agit au contraire du principal enjeu de cette réforme, comme de toutes celles qui l’ont précédée depuis vingt ans. »

Au bout de quelques instants de rêverie songeuse, il a poursuivi : « Par principe, je ne suis pas du tout contre ces EPI ni contre les projets interdisciplinaires. Au contraire, comme toi, je les pratique avec passion dans mon enseignement. Mais je sais deux choses : s’ils sont fondamentaux pour la richesse humaine des élèves (et aussi des professeurs), ce ne sont pas eux qui permettront de réformer en profondeur le collège et le lycée, ni de répondre aux nouvelles demandes de la société, tout simplement parce que, à mon avis, leur enjeu propre est ailleurs. Ce que je reproche à cette réformette, ce ne sont pas les EPI, mais c’est de ne pas s’attaquer aux véritables problèmes! De ne pas proposer de véritable redéfinition du collège unique comme dernier palier où l’on maintient ensemble (voire où l’on entasse à toute force) l’intégralité d’une classe d’âge. Je vais te surprendre, parce que l’enseignement général et unique qu’on y dispense m’a personnellement toujours convenu, en tant qu’élève puis en tant que professeur. Mais, quand je repense à certains de mes camarades d’adolescence, ou à certains des conseils de classe démoralisants auxquels j’ai assisté quand j’étais un jeune prof en collège, je vois le collège unique, tel qu’il est défini actuellement, comme une énorme machine à broyer les êtres sans parvenir à les former. Je le juge désastreux pour une grande partie des élèves et inefficace pour la société (à part pour lui permettre de réaliser des économies à courte vue). Ce qui m’agace, c’est d’entendre des gens intelligents prétendre que, pour donner une « réponse globale », il ne faut pas se poser la question globale : « est-ce la bonne solution d’imposer cet enseignement général comme le seul valable à tous les élèves d’une classe d’âge? » mais seulement affirmer que trois heures d’EPI par semaine suffiront à motiver les élèves et à régler le problème. C’est pourquoi je parle de tour de passe-passe.

Ensuite, a-t-il repris, et seulement ensuite, on devrait se poser le problème de la place, à l’intérieur de cet enseignement général, du latin et du grec… « 

 

Le premier compte-rendu

Ouiiiii, hi hi, les libraires lisent plus vite que les journalistes! Merci M. Pascal Thuot, de la Librairie Millepages. Je ne vous connais pas mais votre compte-rendu me fait très plaisir (parce qu’il est le premier et… qu’il est positif)! Joie pour un auteur de constater que ses intentions ont bien été comprises et, je dirais, ressenties par un lecteur.

Coups de coeur Millepages Librairie

A la recherche de la première femme nue

« Oui, voilà, je le sais maintenant, je le vois, c’est bien ainsi que commence la rencontre du sculpteur hanté et de la pute mutique : par un fragment de visage offert au soleil. Par deux éclats différents de solitude. Par une toute petite étincelle de sens entre deux pierres dures avant le grand incendie. »

A l’heure où l’enseignement des lettres et cultures classiques est remis en question, à l’heure où, hélas, il faut encore se battre en faveur de l’égalité hommes-femmes, ce roman d’une folle ambition, d’une incroyable érudition tombe à point nommé.

Athènes au siècle de Socrate et Platon, au temps des plaisirs de la chair et de la philosophie. La gloire du temps de Périclès s’est éteinte pour laisser place aux guerres intestines.
Christophe Bouquerel s’empare du destin de Phrynê, « la princesse crapaud », esclave vouée à la prostitution, douée d’une beauté magnétique qui subjugua le sculpteur Praxytèle et les jeunes loups athéniens. Dans une période en pleine mutation, cette femme dont l’image se confondra petit à petit avec celle d’Aphrodite deviendra une femme libre, riche et influente.

L’âme de la Grèce antique est là, au coeur de cette fresque épique et politique dont la sensualité gagne le lecteur comme une fièvre. Christophe Bouquerel restitue dans un style ample et dru la transe vengeresse d’une femme opprimée qui finit par donner naissance à sa propre légende en se hissant au niveau de la divinité qu’elle inspira.

Un roman fleuve qu’on lit comme on vit une grande aventure !

Mr Pascal Thuot

https://www.librest.com/nos-lectures/la-premiere-femme-nue,2611482-0.html

Le gros Pline et la joyeuse Phrynè

Quand on fait une recherche sur les textes antiques qui nous parlent de la création de la Déesse nue, l’un des premiers personnages que l’on croise est un gros homme au souffle court, qui circule en chaise à porteurs dans les rues de Rome et du port de Misène. Il s’appelle Pline l’Ancien et il vit au premier siècle après JC (c’est à dire presque cinq cents ans après notre génial sculpteur).

Ce chevalier romain, après avoir passé sa jeunesse à lancer le javelot dans un régiment de cavalerie en compagnie de son pote Titus, le futur empereur, se prit de passion pour le savoir. Il devint obèse parce qu’il ne se déplaçait jamais qu’en chaises à porteur, non par paresse mais par goût de l’effort : ainsi, il pouvait continuer à prendre des notes sur les lectures que lui faisait l’un des esclaves commis à cette tâche (dans une lettre célèbre, Pline le Jeune raconte que son gros oncle lui reprochait de perdre son temps à se promener!). Même chose pendant ses repas. A côté de Pline, notre Gargantua a vraiment un petit appétit! Ce boulimique de lecture ne se distrayait de ses responsabilités administratives et militaires que pour écrire les 37 livres de sa Naturalis Historia. Dans les derniers tomes, consacrés à la minéralogie, il fit comme en passant une petite histoire de la peinture et de la sculpture, qui sont aujourd’hui nos principales sources sur ces deux arts dans l’antiquité. Il eut juste le temps de dédicacer son monument d’érudition à Titus avant d’aller observer l’éruption du Vésuve d’un peu trop près.

Dans le livre XXXIV, consacré aux métaux, en traitant des sculpteur qui ont travaillé ce matériau, Pline évoque brièvement, et avec une certaine vacherie, Praxitèle et l’héroïne de « La première femme nue », la trop belle Phrynè  :

« Praxiteles quoque, qui marmore felicior, ideo et clarior fuit, fecit tamen et ex aere pulcherrima opera. (…) Spectantur et duo signa eius diversos adfectus exprimentia, flentis matronae et meretricis gaudentis. Hanc putant Phrynen fuisse deprehenduntque in ea amorem artificis et mercedem in uultu meretricis. »

« Praxitèle aussi, qui fut plus heureux dans le marbre, et par là plus célèbre, fit néanmoins de très belles oeuvres en bronze. (…) On peut voir deux statues de lui exprimant des sentiments divers : une épouse en pleurs et une courtisane en joie. On pense que cette dernière est Phrynè. L’on prétend saisir dans la statue l’amour de l’artiste et celui de l’argent dans l’expression de la courtisane. »

Mais c’est surtout dans le livre XXXVI, consacré aux pierres, où il traite des sculpteurs ayant travaillé le marbre, que l’Encyclopédiste latin évoque la création de la mythique Cnidienne…

18% de latinistes

Le professeur Normal, qui enseigne les langues anciennes depuis de nombreuses années au lycée Enrico Macias, pas très loin de chez moi, me confie à quel point il est agacé de voir la façon dont la jeune pécore qui lui sert de ministre défend sa réformette du collège dans les journaux, particulièrement en ce qui concerne le latin et le grec. « Aujourd’hui, le latin et le grec sont suivis en option par seulement 18% de collégiens. » Et alors, s’exclame Normal. En quoi cette statistique peut-elle tenir lieu d’argument? Il déteste cette façon faussement égalitariste et vraiment technocratique de comprendre l’éducation. D’ailleurs, c’est un peu facile, ajoute-t-il, sarcastique, après avoir tout fait depuis vingt ans pour qu’il n’y ait que 18% de latinistes, de s’en étonner aujourd’hui et de s’en servir comme prétexte pour diminuer encore ce nombre!

D’après lui, la bonne façon de poser le problème est la suivante : premièrement, est-ce que c’est enrichissant pour les collégiens d’apprendre le latin (et le grec). Réponse : oui. Doublement. Parce qu’ainsi ces analphabètes connaîtront les bases de leur propre langue. Parce qu’ainsi ces décérébrés connaîtront les bases de l’humanisme. Deuxièmement, s’il n’y a aujourd’hui que 18% de collégiens qui peuvent avoir accès à cette richesse, comment faire en sorte que demain il y en ait 30%, et après demain 100%?

Pourquoi, après tout, le latin serait-il réservé aux bourgeois? Parce que les autres n’ont le droit qu’à une langue de merde et une pensée de merde? Mon collègue Normal a une solution toute simple : au lieu de transformer le latin et le grec en GloEPI-Boulga, on les rend obligatoires, pour tous les collégiens de France et de Navarre! Crac! Si on faisait ça, me demande-t-il, tu crois vraiment qu’ils parleraient plus mal le français et qu’ils seraient plus bêtes?

Je le laisse parler. Au bout d’un moment, Normal finit par se calmer. Même lui n’aime pas trop le mot « obligatoire » en matière d’éducation…

L’Aphrodite de Cnide

C’est le premier type de femme entièrement nue dans la statuaire grecque et le sujet de mon roman. L’original est perdu mais il était tellement admiré dans l’Antiquité qu’un nombre infini de copies en a été fait, en marbre, sur des pièces de monnaie, en terre cuite. On en connait aujourd’hui près de deux cents. Beaucoup sont médiocres. J’en ai vu une, ce printemps, au musée de Naples, qui, au lieu du beau visage de Phrynè, portait celui d’une matrone revêche. J’imagine que le riche propriétaire d’une des villas de Pompéi ou d’Herculanum avait fait copier la statue la plus célèbre de l’Antiquité et avait osé demander au tâcheron qu’il employait de plaquer sur le corps de la déesse de l’amour la tête de sa maîtresse ou de sa femme légitime. On a souvent l’impression que le mauvais goût est la chose du monde la mieux partagée dans notre modernité mais c’était manifestement le cas dès l’Antiquité. Pensée presque rassurante?

Ces copies permettent au moins de se faire une idée de ce que représentait la statue : Aphrodite se déshabillant avant les ablutions rituelles, posant d’une main sa tunique sur un vase de cérémonie, et plaçant l’autre devant son sexe. Soit pour le désigner, soit pour le cacher. Ce qui change totalement l’interprétation que l’on peut faire du sens de cette oeuvre énigmatique : comme on peut le lire sur le site du Louvre, « dans les copies, deux grandes familles vont émerger : l’une d’une déesse dont l’aplomb et l’attitude affirment la sérénité (la Vénus Colonna en est le plus bel exemple) ; l’autre comme la Vénus du Belvédère représente une femme nue aux aguets dont le visage inquiet exprime la crainte d’être vue par des regards indiscrets ». On comprend que ces deux variantes engagent une lecture du type créé par Praxitèle mais aussi une conception globale de la féminité. D’ailleurs, l’exemple type de la déesse montrant sereinement son sexe, la Vénus Colonna, a été pourvue, du XVIIIe s jusque dans les années 1930, d’une draperie pudique cachant ses jambes, afin de pouvoir être intégrée dans les collections du Vatican.

La Vénus Colonna

et la Vénus du Belvédère :

On voit d’ailleurs très bien qu’il ne reste, de ce qui est déjà seulement une copie, que le torse et les cuisses, tandis que les bras, les mains, les pieds, parfois la tête, ont été plus ou moins maladroitement restaurés. On ne peut donc que rêver, devant ces copies si diverses et si mutilées dans leur restauration même, à la beauté de l’original, qui tenait à la douceur du toucher de Praxitélès, et au soin qu’il avait pris de confier sa déesse nue aux pinceaux de Nicias. Les statues grecques étaient polychromes (alors que nous admirons en elles l’essentiel dépouillement de la pierre). Le plus souvent, elles étaient enduites de couleurs crues. Mais Praxitèle attachait tant de prix au rendu de la peau qu’il confiait les plus belles de ses créations aux cires subtiles d’un véritable artiste.

Je dois avouer que la plupart des copies subsistantes de la Première Femme Nue, dans l’état où elles sont, ne me procurent aucune émotion esthétique. Sauf une.

Torse de l'Aphrodite de Cnide Louvre
(Photo de Baldiri, trouvée sur « Wiki commons » )

L’une des plus modestes. Même pas entière. Ayant perdu sa tête (mais on peut l’imaginer à partir de la tête Kaufmann), ses bras et le bas  de ses jambes, elle est réduite à un torse et un dos. Mais, telle qu’elle est, ne procure-t-elle pas une impression de grâce praxitélienne? En tout cas, elle est l’une des rares qui me permettent de ressentir un peu de l’émotion des spectateurs de l’Antiquité devant les originaux créés par le maître.

 

Dos d'Aphrodite

(Photo de Daniel Lebée et Carine Deambrosis, trouvée sur le site du Louvre)

En marbre de Paros, ne mesurant qu’un mètre vingt de haut, elle est vraisemblablement l’oeuvre d’un anonyme copiste du IIe s après JC, qui n’a pas trop démérité de son modèle. J’aime bien les précisions que l’on me donne sur cette délicate copie d’un magistral chef-d’oeuvre : on pouvait la voir jusqu’en 1870 dans les jardins du Luxembourg, sans que l’on sache trop comment elle s’était retrouvée là, puisque sa provenance est inconnue. Peut-être quelques uns de ces étudiants fiévreux dont nous parle Balzac l’ont-ils admirée avant moi? En tout cas, elle est désormais au Louvre. Pour ma part, je ne l’ai découverte qu’après le visage de Phrynè.

On peut rêver aussi de la Première Femme Nue à partir des textes antiques qui nous en parlent.

Fool

Ulysse apprend que miss Shah est née de parents pakistanais et norvégiens, excusez du peu. Mais, à part une rude beauté, il ne sait pas vraiment quelle peut être l’influence de cette double origine particulièrement exotique. Notamment sur sa musique, qui sonne très anglaise, râpeuse, intense, lyrique parfois. La jeune dame viendrait de Whitburn, un patelin du nord-est de l’Angleterre qui a l’air d’avoir surtout produit avant elle une tripotée de footballeurs de Sunderland. Est-ce de l’envie de ne pas se laisser piéger dans ce trou perdu qu’elle parle dans « Ville Morose« ? Ou bien de Londres, comme le dit le premier vers? De la capitale et de ses dandys rocks faussement ténébreux, dont elle se moque aussi dans Fool? A elle, on ne la lui raconte pas. Puisqu’on la compare à PJ Harvey ou à Nick Cave, elle ne supporte pas les imitations. Il lui faut de l’authentique.  Kerouac en personne, revenu d’outre-tombe pour lui raconter ce qu’il a vu sur la route des Enfers, aurait du mal à lui arracher un sourire de commisération. Les petits minets d’aujourd’hui n’ont qu’à bien se tenir s’ils ne veulent pas se faire manger tout cru par miss Tigre. Les seuls qui trouvent grâce à ses yeux, ce sont les doux dingues et les vraies excentriques. Mais où se cachent-ils?

« You fashion words that fools lap up
And call yourself a poet
Tattooed pretense upon your skin
So everyone will know it
And I guessed your favorites one by one
And all to your surprise
From damned Nick Cave to Kerouac
They stood there side by side
You, my sweet, are a fool
You, my sweet, are plain and weak
Go let the other girls
Indulge the crap that you excrete »

 

 

Entre les actes

Photo : Laurencine Lot

Ulysse a découvert il y a quelques jours avec une amie « Entre les actes », le dernier roman de Virginia Woolf, écrit en 1941, peu de temps avant son suicide, dans l’adaptation théâtrale que Lisa Wurmser a eu l’excellente idée d’écrire et de mettre en scène (et qui se donne actuellement au « Vingtième Théâtre »). C’est étrange de découvrir un roman au théâtre, surtout quand il concerne le théâtre.

L’intrigue se situe un après-midi de l’été 1939. Dans le jardin des Oliver doit avoir lieu la représentation d’une pièce de théâtre par des paysans (Ulysse apprend qu’elle est inspirée du Pageant, un genre populaire en Angleterre, mêlant des scènes et des intermèdes chantés pour retracer de manière plus ou moins naïve des épisodes de l’histoire du pays). A intervalles réguliers, un avion passe au dessus de la propriété rappelant aux villageois et aux bourgeois assemblés la menace de la guerre qui approche.

Le premier enjeu de cette adaptation d’un roman sur le théâtre, c’est bien sûr la mise en scène de ce « Pageant », qui permet à Virginia Woolf d’évoquer de manière parodique les fondements de la culture anglaise, depuis les pèlerins de Canterbury jusqu’à l’Empire victorien, en passant par l’époque élisabéthaine et les comédies libertines. On peut imaginer qu’en 1941, Woolf règle ses comptes avec le chauvinisme ambiant. Mais la mise en scène de Lisa Wurmser tire ces passages de « théâtre dans le théâtre » moins vers la dénonciation du nationalisme que vers le jeu avec tous les codes du théâtre comique. C’est un peu comme si on assistait à une variation moderne sur « Le songe d’une nuit d’été » (des paysans représentant devant des nobles une pièce naïve, qui, néanmoins, leur parle d’eux et dont le burlesque permet à Shakespeare  une réflexion sur le théâtre). C’est vif, farcesque, enlevé, chanté, les comédiens (dont Flore Lefebvre des Noettes, Nicolas Struve ou Gérald Chatelain) s’en donnent à coeur joie dans la fantaisie débridée. L’élégance des décors et des costumes ajoutent au plaisir.

 

Ulysse  a eu plus du mal avec le deuxième enjeu fort de l’adaptation : l’entrecroisement des monologues intérieurs des spectateurs assistant à cette représentation farcesque, notamment Isa Oliver (sorte de porte-parole de Virginia Woolf), et son mari, Giles, (qui s’apprête à oublier son angoisse de la guerre en la trompant avec une visiteuse de passage, aussi futile que sa femme est grave). Les deux comédiens ont eu plus du mal à entrainer Ulysse dans leurs tourments intérieurs (alors que Woolf semble introduire un rapport très intéressant entre la catastrophe sentimentale qui guette la femme et la catastrophe nationale qui panique l’homme, c’est à dire entre l’intime et le collectif).  Il faut reconnaître que leur partition est délicate. Comment exprimer l’intériorité au théâtre? Question redoutable. Cet entrecroisement de monologues, cette narration polyphonique donne une incroyable profondeur et, en même temps, une extrême fluidité aux romans de Woolf, notamment « Mrs Dalloway » (qu’Ulysse a relu l’année dernière et qui l’a bouleversé, la romancière lui ayant fait ressentir la radicale solitude de ces consciences mais aussi les moments fulgurants où chacune s’approche de l’autre jusqu’à presque, enfin, établir le contact). Ce procédé est, dans les romans, à la fois moderne et poignant mais il fonctionne plus difficilement au théâtre. Dispositif répétitif de ces comédiens qui se tournent vers nous pour monologuer, pendant que leurs partenaires sont censés garder l’immobilité absolue (il a d’ailleurs semblé à Ulysse qu’ils avaient du mal à le faire, ce qui est peut-être simplement un signe que l’effet est difficilement « tenable », surtout avec l’enchaînement des représentations). N’aurait-il pas fallu faire évoluer l’idée pour tenter de retrouver la souplesse du procédé romanesque (ce qui est beau chez Woolf, c’est que les personnages ne sont jamais seuls dans leur solitude, ils sont toujours tournés de manière intense vers le monde, auquel ils tiennent de toute leur sensibilité exacerbée, les hommes comme les femmes, et ils ne situent jamais exactement à la même distance intérieure l’un de l’autre)?

Ces réserves faites, on passe un très agréable et très intéressant moment de théâtre. Ulysse est particulièrement redevable à Lisa Wurmser et à son équipe, en ces temps de conservatisme frileux,de lui avoir rappelé la mélancolique et caustique audace de la romancière anglaise. Toujours aussi moderne, de plus en plus nécessaire.

Nadine Shah et le diable de la ville morose

 

Alors que paraît le second album de cette demoiselle Shah, Nadine de son prénom, Ulysse découvre (avec un an de retard) ces deux pépites, deux magnifiques versions de chansons du premier album, « Love your Dum and Mad ». En allant s’endormir après les avoir écoutées en boucle, se demande Ulysse, quel diable, quelle diablesse, dans quelle ville nocturne peut-on rencontrer en rêve? Il sera bien temps, demain, de chercher à en savoir plus sur cette étrange voix

Marine Femen

montage FN 1er mai

Ce qui est étonnant, c’est cette couleur rouge qui réunit la banderole suspendue par les Femen et la houppelande  du vieux réactionnaire. Quelle mouche a bien pu le piquer, celui-là, de s’habiller ainsi? Par dérision à l’égard des cortèges syndicaux autrefois puissants? Ou simplement par peur qu’on ne le remarque pas? En tout cas, au balcon ou sur la tribune, Marine voit doublement rouge!…

En repensant à ce défilé du 1er mai, le citoyen Lambda ne comprend pas bien pourquoi Marine s’est mise en colère contre les Femen. Ne partage-t-elle pas la même exaspération que ses jeunes consoeurs face aux efforts obstinés de son vieux père pour contrecarrer la dédiabolisation du FN et persuader l’opinion que l’extrême droite d’aujourd’hui reste l’extrême droite de toujours, xénophobe et antisémite? Ces trois diablotines rastaquouères et marxisantes ne pourraient-elles être considérées comme la projection de son propre fantasme, de sa volonté de se débarrasser enfin du débris encombrant et nauséabond qu’est désormais le père fondateur, de toute cette haine que Marine n’ose pas encore exprimer mais qu’elle ressent avec une telle puissance qu’on a presque l’impression de la voir projetée au balcon de son inconscient? Un instant, la vue de Lambda se brouille et il voit ça

Marine le Pen en Femen

Mais, au bout de quelques instants, la vision de cauchemar s’efface. Evidemment ce n’est qu’un montage fantasmatique grossier.