Je sais que tu es une vieille dame respectable : tu as été conçue dans l’euphorie du Front Populaire (où les mots « service public » voulaient sûrement dire quelque chose d’exaltant) et tu t’es chargée pendant des décennies de conduire vers leur boulot, leurs affaires, leurs amours, leurs vacances des dizaines de millions de mes concitoyens, sur tes petites et sur tes grandes lignes. Pour tout ça, tu as mon affection et mon respect.
Mais, en ce mois de juillet 2019, je te le dis carrément, tu m’emmerdes (et je ne suis manifestement pas le seul).
Journée délicieuse : la température est tombée et la « voie verte » qui suit le parcours d’une ancienne voie ferrée sur 70 kilomètres, de Rémalard jusqu’à Alençon, est particulièrement agréable.
Le soir, nous poussons jusqu’au petit camping paisible de la Mêle sur Sarthe, « La Prairie », qui donne sur une base nautique où nous nous pouvons nous baigner.
Le plan d’eau du Mêle sur Sarthe
Pendant que certains écrivent au bord du plan d’eau, une autre peint une aquarelle. Et le dernier savoure les yeux grand ouverts le bonheur de cette journée, en se demandant ce que doit ressentir l’un des oiseaux qui planent au-dessus de nous.
Le Mêle sur Sarthe-Alençon
Une ½ étape, pour faire un peu de tourisme.
Mais Alençon est une ville gentiment morte
en ce dimanche de juillet.
Nous finissons par dégoter un resto ouvert, « L’oriental », à la déco inspirée de Delacroix kitchissime ; mais nous rigolons bien avec le serveur, un jeune rebeu qui arbore une coiffure « plusieurs-couleurs » de joueur de football et s’entraîne au marathon en servant à lui tout seul une trentaine de couverts. Comme nous l’applaudissons pour sa dextérité à servir le thé à la menthe, il nous ressert fissa des pâtisseries en même temps qu’un clin d’oeil.
Plus personne dans les rues piétonnes à
22h. Peut-être qu’un autre jour de la semaine d’un autre mois d’une autre année
Alençon ressuscite ?
Alençon-Bagnoles de l’Orne, en train.
Nous sommes en retard, et l’étape promet d’être dure à certains de nos petits mollets. D’où nouveau périple ferroviaire. Lors de notre deuxième changement, nous découvrons qu’il n’y a plus de train qui va vers Bagnoles (le jeu de mot ne nous fait pas du tout rire). Il faut prendre un car. Nous envoyons parlementer avec le chauffeur notre spécialiste en relations humaines et il finit par accepter, comme son collègue d’Illiers, de nous charger avec nos cinq vélos. Mais c’est quand même bizarre : le car a l’air d’être bien rempli. Beaucoup d’essence consommée, de CO2 envoyé dans l’atmosphère, à une époque où je croyais que, précisément, il serait bon que notre pays, comme les autres, fasse le contraire…
Bagnoles de l’Orne-Mortain.
Parcours sur une « voie verte »,
très facile.
Le midi, nous montons à Domfront, joli village médiéval accroché au flanc d’un château. Alors qu’il était encore perdu au milieu des forêts de cette région-frontière, des générations de comtes, de ducs, de rois de France et d’Angleterre y perfectionnèrent pendant des siècles les moyens de se taper sur la gueule, Aliénor d’Aquitaine y donna une grande fête pour le baptême de sa fille, et un certain Chrétien de Troyes y rêva son Lancelot : dans ces ruines encore pleines des fureurs des siècles passés, on peut aujourd’hui faire la sieste.
A un moment de l’après-midi, nous nous rendons compte que, ça y est, nous sommes en Normandie : devinez un peu pourquoi !
Le soir, grimpette terrible (tout le monde
met pied à terre sauf notre champion, Olaf-le-Viking, qui se hisse en haut à
force de zig-zag) jusqu’à Mortain, sinistre village de granit sombre,
entièrement reconstruit après les combats de 1944. Petit camping bondé.
Atmosphère de tempête. Demain, pour notre dernier jour de vélo, l’orage
approche : il veut que nous méritions la Merveille !
Mortain-Le Mont Saint Michel
1ière partie du parcours
jusqu’à Pontaubault très facile.
Après le pique-nique, ça se corse. Nous roulons contre un vent pervers (qui apparemment se concentre sur l’une d’entre nous) et le parcours accumule les faux plats. Mais en point de mire, nous avons le Mont.
Nous parvenons au camping « Aux Pommiers » de Beauvoir, où nous avons été bien avisés de réserver un « tithome » (c’est une sorte de mixte bizarre entre la tente et le mobil home). Un quart d’heure après notre arrivée, les orages annoncés commencent à tomber. Heureusement, nous sommes à l’abri!
Dîner de fin de rando bien mérité au restaurant « Le pré salé ».
Puis visite de la Merveille tard le soir entre deux averses. Nous sommes les derniers visiteurs à y être admis et l’atmosphère est magique, même si la nuit déjà tombée sur la terrasse dissimule le paysage somptueux de la baie le soir, qui m’avait submergé lorsque je l’avais découvert il y a deux ans.
Le scriptorium
Le son et lumière est moins kitsch que le précédent : malgré quelques projections d’œuvres saint-sulpiciennes, il se contente de mettre en valeur l’architecture, et je préfère (j’aurais juste rajouté quelques murmures mystérieux dans les coins pour faire vivre l’histoire du lieu).
Au moment où nous pénétrons dans l’église, Mozart, le début du Requiem.
Plusieurs siècles de distance et pourtant la sensation d’un accord miraculeux, comme si cette musique-là avait été écrite spécialement pour ce lieu-ci -et peut-être même pour cette minute précise, à laquelle je ne suis invité que par hasard, par erreur sans doute, ou par une grâce imméritée. J’ose à peine m’avancer. Les deux ou trois autres visiteurs, dont une Japonaise, restent comme moi : saisis et, à la fois, transportés.
La Merveille à une heure où elle mérite pleinement son nom
Le lendemain, c’est le retour.
Le retour au réel et aux galères de la
SNCF, de plus en plus (in)fidèle à elle-même.
La coulée verte, familière. Puis quelques kilomètres un peu confus jusqu’à Saint-Rémy (en fait, il vaut mieux prendre le RER pour commencer ici, où le parcours devient vraiment bucolique). Les longues traversées fraîches de la forêt de Rambouillet, et l’arrivée au camping Huttopia, niché dans la forêt au bord d’un étang.
Rambouillet-Chartres
Etape encore vallonnée.
Maintenon ne vaut que par le beau château
ordonné et paisible de l’épouse secrète. Le reste de la ville est livré à des
masses de bagnoles particulièrement importunes un jour de chaleur. Impression
de faire une halte dans les foutues années 70.
Chartres : à l’ombre de la cathédrale
A Chartres, on peut se dispenser du camping (qui, malgré son nom bucolique, « Au bord de l’Eure », a plus de moustiques que de charme). En revanche, halte indispensable à l’aquapark « l’Odyssée », où même la foule ne nous empêche pas de faire un grand plein de fraîcheur. Et puis il y a des super toboggans !
Le soir, nous sommes tellement KO que nous
n’avons plus le courage d’aller admirer la façade illuminée de la cathédrale.
Nuit à la belle étoile.
Chartres-Illiers
Il fait 41° !
De quoi faire un malaise, n’est-ce pas, les
bras en croix dans les plaines de la Beauce !
Le curé d’Illiers, qui nous trouve en train de pique-niquer à l’ombre de son église, nous invite à finir notre repas à l’intérieur pour nous rafraîchir. D’après lui, Dieu aime ceux qui aiment les tomates et les olives (nous lui en proposons, c’est son péché mignon). Malgré l’interdiction de la municipalité, dont ce curé de choc se plait à braver les oukases, il nous fait grimper à l’étage par un escalier branlant, pour admirer les peintures XIXe de la charpente, qu’il nous commente en détail.
Illiers : la charpente peinte de l’Eglise
Après avoir déclaré pour nous choquer que les admirateurs de Proust sont des « idolâtres », il nous indique la travée où le petit Marcel venait s’asseoir avec sa grand-mère, pour que nous puissions, pendant quelques instants, voir le monde du point de vue du Narrateur.
Illiers : l’église vue par le petit Marcel
Même si ce n’est pas du Proust, il nous donne à lire les réflexions bien senties qu’il a pondues dans le bulletin paroissial sur les affaires de pédophilie à l’intérieur de l’Eglise. Nous serons les derniers touristes à qui il aura fait visiter l’édifice, car il est sur le point de changer de paroisse. Bon vent à toi, don Camillo d’Illiers ! Le sort de l’église catholique m’indiffère depuis longtemps, mais, si elle s’appuyait plus sur des prêtres de ton acabit, peut-être ses affaires n’iraient-elles pas plus mal ?
Dans la paisible maison de la tante Léonie, la seule pièce un peu fraîche est la salle d’exposition consacrée au prix Goncourt 1919 obtenu par A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Nous nous y endormons à l’ombre du fameux cliché de Proust sur son lit de mort pris par Man Ray. Au réveil, nous prenons des photos moins funèbres de nos poses avachies, en chahutant si bien que l’adolescente languide qui garde ce musée désert est obligée de venir nous rappeler à l’ordre. Nos enfants se font une joie de nous signifier que nous venons de profaner un sanctuaire.
Le dieu de la littérature nous punit aussitôt : nous décidons de prendre le train pour Nogent-le-Rotrou et nous découvrons… qu’il est supprimé : le conducteur a fait un malaise. Le jeune homme à qui l’on a confié cette gare, peut-être parce qu’il est le dernier employé valide de la SNCF dans toute la région, nous propose de l’eau et du café, ou n’importe quoi pour se faire pardonner. C’est «A la recherche du train perdu » : nous attendons des heures un car hypothétique, en espérant que le chauffeur voudra bien prendre nos cinq vélos. Ce qu’il fait. Dans la France de province, on a gardé des valeurs : on n’abandonne pas les familles en déshérence.
Nogent-le-Rotrou
Journée de repos pour laisser passer
l’orage.
Hôtel du Lion d’Or, sur la place de l’Hôtel de Ville, désuet mais charmant. La dame nous installe dans deux chambres qui communiquent par la terrasse et d’où nous voyons les toits, comme en Italie.
En passant dans la rue de la Herse, une voix de fumeuse nous hèle depuis la terrasse d’un café : « Entrez ici, vous ne le regretterez pas ! ». Nous faisons bien d’écouter l’appel rauque du hasard : le café associatif du « Circonflexe » est un lieu comme je les aime, plusieurs salles remplies de bouquins jusqu’à ras bord, dans lequel des gens de tout âge viennent boire des coups mais aussi suivre des activités, de l’aide au devoir… jusqu’au tricot.
Elisabeth, la responsable, est tellement passionnée qu’elle énumère les projets de son assoc au lieu de prendre notre commande. Elle nous apprend que le Circonflexe vient de recevoir une subvention de la municipalité et d’organiser un festival du thriller. Cela m’amuse, parce que ce lieu dans cette ville évoque tout sauf le thriller, mais l’enthousiasme de la petite équipe est vraiment rafraichissant. L’association a pu embaucher récemment à la cuisine une jeune en fin d’apprentissage (fan de Justin Bieber mais bonne pâtissière). Elisabeth précise : « Et nous l’avons embauchée en CDI !». En écoutant la fierté dans sa voix, je pense à toutes ces entreprises si performantes qui multiplient les contrats précaires pour pouvoir mieux rétribuer leurs actionnaires et qui tentent de nous persuader, dans les medias dont elles ont pris le contrôle, que c’est cela désormais qu’il faut appeler le progrès économique et social. Moi, je crois, au contraire, que c’est Elisabeth et son gang d’amies pacifiques qui sont dans le vrai : elles ont des raisons d’être fières d’accrocher toutes ensemble un convivial circonflexe au-dessus du nom de Nôgent.
Sous un délicieux crachin, nous allons
visiter l’impressionnant château de la dynastie des Rotrou, qui n’est plus assiégé
que par des moutons. L’heure de la fermeture sonne mais la gardienne du musée
est elle aussi tellement passionnée qu’elle continue, au lieu de nous virer, à
nous donner des explications.
Bref, Nogent-le-Rotrou, ce n’est pas un trou. Nous envisageons même de changer les paroles de notre hymne national.
J’adore cette façon de voyager (qui me fait penser à certaines des pages les plus délicieuses de La force de l’âge de Beauvoir). On parcourt plus de distance qu’à pied, on traverse des villes et des petits coins de campagne, on alterne l’effort physique et les visites culturelles, les campings et les hôtels, les petits déjs à même le sol et les restaurants, les étapes de cinquante kilomètres et les jours de repos, on voit changer les paysages, on fait des rencontres.
D’avoir effectué ces neuf jours de randonnée à travers la canicule, puis l’orage, avant de trouver la douceur, et de finir par une dernière journée venteuse d’orage en arrivant au Mont Saint-Michel, a rendu le périple plus sportif que prévu. Cela nous a obligés à nous adapter, à être attentifs à la météo, à raccourcir ou allonger nos étapes, guetter les coins d’ombre et les fontaines, surveiller les nuages, fréquenter aussi les piscines, réserver dans des hôtels ou des bungalows pour ne pas être mouillés, nous ménager une journée de repos incongrue et finalement salvatrice, prendre le train et même le car (à cinq vélos !), pour finalement atteindre notre but.
Improviser, optimiser, nous adapter. Curieusement, cela m’a paru être en lien avec le travail d’écriture romanesque, la façon au moins dont je le conçois. Encore un pont entre ce blog et la fiction.
Et puis (malgré, hum, la dispute du
premier jour) ça a été génial de le faire à cinq.
Et de remplir chacun à notre tour le journal d’aventure. C’est moi qui y ai le moins bien écrit.
PS pratique : nous avons préparé la rando à partir du site hyper complet de la Véloscénie. Sur place, outre l’appli « Géovélo », nous nous sommes servis de l’excellent guide papier de Michel Bonduelle, publié aux éditions Ouest France, qui propose des cartes, un descriptif précis des étapes et, pour chaque étape, des adresses acceptant les vélos où nous avons été très bien accueillis. En ce mois de juillet 2019 où nous l’avons parcouru, l’itinéraire était encore peu fréquenté, ce qui lui rajoute encore du charme.
… tout va bien : le vendredi 19
juillet 2019, en marge de la finale de la CAN entre l’Algérie et le Sénégal, à
Lyon, une bande de néonazis a attaqué une famille algérienne, en les traitant
de « sales bougnoules »
Deux fait-divers lamentables, où le
football sert de prétexte au défoulement de la bêtise identitaire la plus
crasse.
Contrairement à ce qui commence à se dire
sur les réseaux sociaux, les médias français ne taisent ni l’une ni l’autre
affaire. En témoignent les deux articles du Monde trouvé sur le site du journal
ce lundi 21.
Doit-on noter la différence dans les
titres : le fait que l’adjectif « raciste » soit mentionné dans un
cas, et pas dans l’autre ? Pour le reste, il sera intéressant de voir quelle
va être l’issue des deux affaires : comment elles vont être traitées par la
justice, le pouvoir, les médias, les réseaux sociaux.
La ballade commence à la sortie du RER Saint-Rémy lès Chevreuse (enfin une station bien adaptée pour les vélos!).
Après avoir grimpé (tant bien que mal ) la côte vers les ruines du Château de la Madeleine, nous progressons à travers bois sur l’idyllique « Chemin Jean Racine » : il suit sur une dizaine de kilomètres l’itinéraire que parcourait le jeune Jean (à pied ou à cheval ?), entre l’Abbaye de Port-Royal des Champs et le Château de la Madeleine, dont son cousin, intendant du duc de Luynes, l’avait chargé de surveiller les travaux.
Peut-être dans ces bois se récitait-il les passages d’Euripide ou des Ethiopiques qu’il apprenait par cœur, en se cachant de ses chers maîtres jansénistes, parce que ces œuvres parlaient d’amour ? Peut-être sur ces chemins si français rêvait-il déjà aux paysages de la Grèce où ses amoureuses allaient bientôt brûler des passions les plus coupables ? Le brillant jeune homme a écrit des odes à ces paysages :
« Saintes demeures du silence Lieux pleins de charmes et d’attraits »
et ce qui m’amuse, c’est que les vers cités sur le chemin sont dignes d’un sous-préfet aux champs. Dans une lettre de la même période, il confie en prose : « Ici, il n’y a que des gueux et je vais au cabaret trois fois par jour. ». Où est l’accent le plus sincère, où est la vérité de notre futur génie, dans l’ode ou dans la lettre ?
Nous parvenons enfin aux ruines de l’abbaye. Nous montons jusqu’à la ferme, où les Solitaires se replièrent pour laisser la place aux sœurs, et où ils firent construire le bâtiment modeste des Petites Ecoles et un verger.
En ce jour de fête nationale, où la République fait défiler sur les Champs-Elysées les plus coûteux de ses gadgets technologiques en matière d’armement (tiens, une idée qui me passe par la tête, si l’année prochaine nous innovions vraiment, en faisant défiler nos dernières dépenses en matière de paix, de science et d’art?), le musée désuet consacré aux Solitaires est totalement désert, hanté seulement par un gardien fantomatique.
On y trouve des portraits sombres de religieux austères exécutés par Philippe de Champaigne, une reproduction de la machine à calculer de Pascal et une autre de son masque mortuaire.
Racine, âgé de 17 ans, était encore là, en 1656, lorsque Pascal y séjourna pour achever dans la fièvre ses Provinciales. Se sont-ils parlés au moins une fois sérieusement ? Et pour s’y dire quoi, qui nous intéresserait encore aujourd’hui ?
C’est si difficile, dans ce calme, d’imaginer qu’une poignée d’intégristes, de professeurs et de religieuses aient pu inquiéter à ce point le pouvoir royal et les autorités que ces derniers n’aient eu de cesse de faire détruire cette abbaye retirée . Si difficile de se représenter les tempêtes idéologiques qui se déchainaient sous les crânes dans la France catholique et royale : elle est si éloignée de nous aujourd’hui.
Non, ce qui reste de vivant, de présent, c’est le calme.
Ou bien l’agitation des tragédies profanes de Racine, qu’il a écrites contre ses maîtres et qu’il a reniées ensuite pour leur complaire. Etonnant de se dire que cet écrivain génial a renoncé au théâtre pour consacrer les vingt dernières années de sa vie à deux œuvres sans intérêt : une histoire officielle du règne de Louis XIV, dont tout le monde se contrefoutrait même si elle n’avait pas été perdue dans un incendie, et un Abrégé de l’Histoire de Port-Royal, qu’on a retrouvé après sa mort soigneusement dissimulé dans ses manuscrit mais dont tout le monde aujourd’hui se contrefout. La seule chose qui me touche, c’est que ce courtisan soit revenu à ses maîtres alors qu’on les persécutait.
Les idées s’évanouissent, la politique et la théologie. Ce qui ne vieillit pas, c’est la passion, l’amour, la haine, la chute, la fidélité.
Ce qui reste des idées qui se sont élaborées en ce lieu, ce sont les vibrantes Pensées. Heureusement que Pascal n’a pas eu le temps de les noyer dans la monumentale Apologie de la Religion Chrétienne qu’il projetait et que plus personne aujourd’hui ne lirait.
Les systèmes meurent, restent les fragments. Reste le vertige, qui pousse à les rêver. Reste « le silence éternel de ces espaces infinis » qui continue à nous effrayer.
Restent les humbles « Cent Marches », au bord desquelles oublier le vertige cosmique et se faire une petite halte peinarde. Les Solitaires les descendaient chaque jour pour aller à l’église et les remontaient en se mortifiant, nous nous contentons de nous allonger dans l’herbe. Et de nous partager un « Kit et Kat » datant de 1656.
Moment de calme hors du temps, avant de
reprendre nos bécanes et de replonger dans le 21ième siècle.
Au retour, nous trouvons la Véloscénie, qui nous permet d’éviter la route nationale en empruntant des itinéraires de traverse. Pour nous remercier de notre visite, les Solitaires ont permis à Racine et Pascal de nous raccompagner en vélo jusqu’au RER.
…. tout va bien : le 14 juillet 2019, Franky Zapata (dont le nom me fait penser, plutôt qu’au révolutionnaire, au clown chéri de mon enfance), après avoir menacé d’aller poursuivre ses expérimentations aux States, a été invité à faire une démonstration de son skate board volant pendant le défilé militaire (comme il a de l’humour, ou de la rancune, il était armé… d’une réplique en plastique du fusil de l’armée américaine).
Le film de Chanya Button aborde l’un des
couples les plus célèbres et les plus sulfureux de la littérature.
On sait qu’en 1922, Virginia Woolf entame une liaison avec Vita Sackville-West. Cette aristocrate de souche, née et élevée à Knole House, le fameux château du XVIe siècle aux 7 cours, 52 escaliers et 365 pièces (où l’on pouvait donc se perdre une année entière), était aussi une romancière à succès et une lesbienne fantasque, qui adorait se travestir et qui avait vécu pendant plusieurs mois avec son amie dans le sud de la France en se faisant passer pour un homme, avant de conclure un mariage de raison, très « ouvert » pour l’époque.
Personnalité flamboyante, qui va permettre à Virginia Woolf, alors âgée de plus de quarante ans, et s’apprêtant à révolutionner la littérature avec Mrs Dalloway, de s’éveiller véritablement à la sensualité.
Et aussi aux tourments de la passion amoureuse.
Un jour d’octobre 1927, blessée une nouvelle fois par Vita, au lieu de se laisser glisser dans la Tamise ou dans un « océan profond de mélancolie », Virginia note dans son journal qu’elle a conçu soudain le projet d’Orlando, la biographie d’un être qui s’accomplit dans la métamorphose, en traversant les siècles et en changeant de sexe : « And instantly the usual exciting devices enter my mind: a biography beginning in the year 1500 and continuing to the present day, called Orlando: Vita; only with a change about from one sex to the other ».
Ce qui est intéressant, ici, c’est le « instantly » : le projet qui sort tout formé de la souffrance.
Au lieu de mourir d’amour, Virginia Woolf se met à l’écrire, mais elle ne se libère pas, comme l’ont fait beaucoup d’autres avant elle, en racontant platement les péripéties de son histoire malheureuse, non, elle s’empare littéralement de la personnalité de l’être qu’elle aime (ses réflexes aristocratiques, son attachement viscéral à Knole House, son goût pour le travestissement, ses amours changeantes, sa fascination pour les bohémiens), afin d’en exprimer la quintessence dans un personnage de pure fiction. Ce faisant, elle s’amuse avec jubilation à faire exploser le cadre de la biographie réaliste.
Tout ceci est présent dans le scénario. Le
film est, de plus, servi par l’interprétation très investie de Gemma Arterton (en
Vita) et Elizabeth Debicki (en Virginia), et par une reconstitution soignée des
années 20.
Pourtant il ne m’a pas tout à fait convaincu : à mon sens, il reste un peu académique.
D’abord parce que Button s’attache à montrer que la liberté de ces deux femmes remet en cause les conventions (incarnées par le personnage du mari diplomate, qui vit de son côté ses amours homosexuelles, mais tout en respectant les règles de la respectabilité). Le film tient à montrer que ces femmes sont modernes et, bizarrement, c’est ce qui m’a paru le plus désuet, le plus dépassé. Thème actuel, et même sans doute nécessaire dans cette période où l’on constate notamment dans les pays anglo-saxons un retour au puritanisme, mais traitement pas très novateur ? Peinture du petit milieu bohème de Bloomsbury un peu convenue ? En tout cas, je n’ai pas ressenti d’émotion dans ces scènes secondaires présentant le milieu (à part peut-être la relation entre Léonard Woolf et Virginia, justement parce qu’elle ne concerne pas exclusivement la société).
Ensuite, le film se centre sur le point de vue de Vita, sur la fascination qu’elle éprouve pour le génie profond et fragile de Virginia, son approche hypersensible, presque folle, des rapports humains. J’aurais aimé que le film en parle moins et qu’il le montre plus : il tente trop rarement (à part dans une ou deux scènes de folie à effets spéciaux un peu appliquées) de nous faire accéder par l’image à ce flux d’associations poétiques, de sensations et de réminiscences que constituait le mécanisme de la conscience pour l’auteure de Mrs Dalloway. Je me doute que tenter d’entrer par l’image dans la psyché de Virginia Woolf aurait été un sacré tour de force mais cela aurait permis au film de se hisser au niveau de son personnage.
Il y a peut-être aussi un problème de casting et il a pour nom Gemma Arterton. Ce que j’écris est très injuste, puisqu’elle est clairement ici plus qu’une actrice mais la véritable cheville ouvrière du projet : c’est elle qui a apporté la pièce d’Eileen Atkins à la jeune réalisatrice, c’est elle ensuite qui a amené les deux auteures, séparées par un écart d’âge de plus de cinquante ans, à travailler ensemble au scénario, c’est elle enfin qui a porté le film à bout de bras en assumant la fonction de co-productrice. Elle s’est investie à fond dans ce projet passionnant et c’est bien normal qu’elle se réserve le rôle de Vita. Et elle inscrit avec conviction son interprétation dans le type de la femme moderne et libre, d’une intensité presque prolétaire.
Mais on a du mal alors (enfin moi, en tout cas) à percevoir comment Virginia a pu projeter sur elle l’image d’Orlando l’androgyne élisabéthain, insaisissable, ambigu, incarnant si fluidement la tradition de l’aristocratie et de la poésie anglaises qu’il l’amène toute vivante du règne d’Elisabeth 1ière jusqu’en plein milieu de 1928. Manque de mystère. Arterton joue une femme d’aujourd’hui, qui met des pantalons et conduit des voitures, et non pas un androgyne sorti tout droit du passé.
Le film joue sur l’opposition physique entre la petite brune tonique et la grande blonde un peu gauche, pourquoi pas ? Pourtant ce qui frappe sur les photos d’époque, c’est la ressemblance.
Les vraies Vita et Virginia avaient deux visages allongés, pas particulièrement gracieux, en fait, mais respirant l’intelligence. Peut-être aurait-il été plus intéressant de pouvoir travailler sur le double : Virginia n’a-t-elle pas vu dans Vita un double, plus superficiel mais plus brillant, plus romanesque, plus essentiellement jeune et éternel, plus à même qu’elle de traverser sans se perdre les siècles, les sexes et les apparences?
Dernière réserve : Chayna Button a choisi de scander son récit par des passages extraits de la correspondance qu’ont échangée les deux femmes : elle les fait prononcer par les deux comédiennes qu’elle filme en plan de face. Dispositif très simple, théâtral, qui a le mérite de nous faire entendre les mots de ces deux auteures inspirées, mais que, du point de vue du cinéma (même si la réalisatrice s’efforce de varier le procédé en multipliant les très gros plans sur la bouche, les yeux, les mains), j’ai trouvé un peu lassant, et, pour tout dire, un peu paresseux. En tout cas pas très incarné.
Un mot sur la musique d’Isobel Waller-Bridge. Comme il est de règle aujourd’hui pour les films d’époque, elle est actuelle, flirtant par moments avec l’électro, mais elle m’a paru belle, magnifiant l’intensité et la mélancolie des deux personnages.
Il y a quelques jours, j’ai parlé à May Bouhada, l’ingénieuse responsable des ateliers scolaires au Théâtre 71, du projet de lancer l’option théâtre et l’atelier cinéma sur le thème des «Survivant-e-s ».
Elle me cite aussi Les Enfants de Edward Bond et sa « lettre aux jeunes acteurs qui vont jouer Les Enfants », écrite en 2002 mais dont chaque mot résonne encore plus aujourd’hui :
« Ce monde est le vôtre. Un temps viendra où les gens qui vous disent ce qui est vôtre ou ce qui ne l’est pas ne seront plus de ce monde. Mais vous, vous y serez – et il vous faudra en faire un lieu de bienveillance et de paix. Pour prendre la responsabilité du monde, il faut être courageux, généreux et prévoyant. Jouer Les Enfants est une manière de vous y préparer. Vous devez faire que la pièce soit la vôtre, afin que le public puisse comprendre ce que vous voulez leur dire. Et plus tard il vous faudra faire de même pour le monde, quand vous ne serez plus Les Enfants mais Les Adultes. «
Un arbre contemplatif : devant le spectacle du coucher de soleil sur les planches, il sent dans sa tête s’agiter le remous rouge de l’émotion poétique.
Aperçu dans l’ambitieux programme culturel de la saison estivale : Véronique Aubouy sait qu’il faut garder du temps pour la baignade et pour le casino.
Paysage avec photographe.
La fleuriste de la rue Victor Hugo n’est pas contente.
« Regarder la mer, c’est regarder le tout. »
Les Roches Noires
Peut-être est-ce là, bien avant la construction de l’hôtel, que le jeune Flaubert a rencontré Elisa Schlésinger, en empêchant son châle d’être emporté par la marée?
Quelques décennies plus tard, Proust y a séjourné avec sa mère, alors qu’il s’agissait de l’établissement le plus luxueux de Trouville, et a tenté d’y attirer Reynaldo Hahn.
Quelques décennies encore plus tard, Duras y fait de longs séjours, que j’imagine imbibés, mélancoliques et féconds.
Aujourd’hui, au bout de la plage, il constitue une masse presque lugubre.