Hier, mon compère, le professeur Norman
Normal, avait un peu le cafard.
Il corrige des dissertations sur l’amour
et c’est un pensum.
Ils tentent de parler de Stendhal, de Shakespeare, de Proust, de Platon, mais il ne viendrait à l’idée d’aucun de ces jeunes gens de prendre en compte d’une quelconque manière ce qu’ils savent ou ce qu’ils rêvent de l’amour. Ils savent bien que ce n’est pas du tout ce qu’on leur demande.
Et le plus triste, c’est que le professeur le sait tout aussi bien qu’eux.
Mais, quand même, quelle absurdité :
soixante disserts de 10 pages sur l’amour et pas un mot authentique sur l’amour.
Surtout pas !
C’était le mardi soir, dans le lycée désert.
Nous étions avec la quinzaine de passionnés de l’Atelier Cinéma.
Cédric et moi, nous leur avions révélé qu’un meurtre avait eu lieu ici-même, entre ces murs banals, il y a bien longtemps, et nous leur avions demandé d’en chercher les traces. Errer dans le lieu que l’on fréquente tous jours en se demandant qui le hante : invitation à maintenir son regard vivant!
Ces adolescents ont relevé notre défi et nous ont raconté quatre histoires de fantômes : vous pouvez les voir ici.
Je ne faisais rien que les assister. Mais,
dans ces après-midis du mardi si laborieusement interminables, la perspective
de me tenir à côté de ces jeunes gens et de les regarder préparer leurs travellings,
n’est-ce pas cela qui m’empêchait de devenir un spectre ?
Un peu déçus par le dernier Jarmush (même
si, de mon côté, je l’ai suivi sans ennui).
Dans la petite ville de Centerville, où
vient de s’installer une croque-mort spécialiste du katana (Tilda Swinton), deux
policiers (joués par un Bill Murray et un Adam Driver rivalisant de flegme décalé)
sont confrontés à d’étranges évènements : le cycle du jour et de la nuit
se détraque et les morts ressortent de leur tombe, comme dans les films de Romero
que tous les personnages connaissent par cœur.
« Et tout cela va mal finir »
répète Adam Driver. Mais, à la vérité, on s’en fiche un peu (alors que je me souviens
encore du malaise que j’avais ressenti à la fin de Night of the Living Dead).
C’était pourtant une bonne idée de se servir du film de zombis pour dénoncer l’Amérique de Trump, raciste (le personnage incarné par Buscemi arborant une casquette « Make Americain white again » alors que la seule personne à laquelle il parle dans le coffee-shop est un Noir), capable de nier qu’elle met en péril la planète (le thème de la fracturation polaire modifiant l’axe de la Terre), et où les morts ne reviendraient que pour continuer à consommer avec une frénésie morbide rappelant celle des vivants (leurs râles : « wifi », « skype » !).
Mais le tout nous a paru asséné sans finesse, surligné d’un rouge un peu trop moraliste par les commentaires du coryphée Tom Waits grimé en homme des bois.
Pas facile à la fois de lancer des clins d’œil cinéphiliques (la parodie, les réflexions d’Adam Driver et de Bill Murray sur le scénario du film) et de tenir un propos sérieux. Le film de genre est ainsi écartelé en permanence dans deux directions inverses, qui empêchent le spectateur de s’attacher aux personnages et de ressentir leurs émotions. De ce point de vue, les films de Romero étaient plus réussis, notamment Dawn of the Dead : est-ce qu’on ne perçoit pas dans cette simple bande-annonce un peu de la folie des années 70, ces zombies aux maquillages criards formant comme une version gore de Hair ?
Tant pis. Ce film mineur de Jarmush est plutôt une invitation à se replonger dans ceux de Romero (magistrale analyse de la trilogie des Morts Vivants ici )et à attendre son prochain majeur.
Mon trio personnel de ses chef d’oeuvre dont j’ai plaisir à simplement me remémorer les titres : Dead Man, qui me fait planer encore rien que d’y repenser, Stranger than Paradise (parce que c’est le film qui nous l’a fait découvrir et aussi pour le charme neigeux de Juliette Binoche toute jeune), Ghost Dog et, évidemment, Paterson.
Oui, oui, je sais, mais citer quatre films pour un trio, n’est-ce pas la façon appropriée de compter quand on parle de Jarmush ?
Ses écouteurs sur les oreilles, il court
lourdement sur le tapis roulant, à un rythme trop rapide pour lui, sans faire
attention à ce qu’il fait, lancé dans une conversation avec un correspondant invisible.
Ses écouteurs sur les oreilles, elle fait
du rameur, sur un rythme très lent qui distend la chaine, tout à sa
conversation avec son correspondant invisible.
Soudain, le mouvement de leurs lèvres et leurs expressions se synchronisent, et je comprends ce qui se passe : c’est l’un avec l’autre que ce garçon et cette fille sont en train de parler, alors qu’ils ne sont séparés que d’un mètre à peine.
Quelle étrange façon ont mes contemporains de communiquer !
Mais non, l’illusion de la synchronisation ne dure qu’un instant. Ce garçon et cette fille pourraient se correspondre mais, en fait, ils ne se regardent même pas.
Quelle étrange façon ont mes contemporains de ne pas communiquer !
En attendant The Dead Don’t Die, dont l’affiche a l’air d »être tellement parodique que je me demande bien ce que Jarmush a fabriqué, j’ai revu Paterson.
Quel délice, quel miracle!
Ce film, plus je le revois, plus je l’aime.
Passionnant sur la création artistique (notamment les scènes où notre chauffeur de bus écrit un poème à partir d’une boîte d’allumettes)
Et celle où il rencontre avec une petite fille poète qui écrit sur la pluie : « Water falls »
Un film sur le couple
Sur la routine et les façons d’enchanter le quotidien
Sur les dons du hasard (par exemple la rencontre improbable avec un Japonais-coincé-mais-poète, qui lui donnera exactement ce dont il a besoin sans même qu’il ait eu à le demander).
Et Golshifteh Farahani est d’une beauté, d’un charme et d’une fantaisie, à… rester bouche bée, sans plus savoir quoi dire (même les poètes).
Il y a manifestement sur la Toile des aficionados qui aiment ce film décalé autant que moi et qui proposent plein de moyens de l’approfondir (cf les vidéos plus haut).
J’aime bien, par exemple, cette interview de Jarmush et Ron Padgett, qui a écrit les poèmes du personnage : l’un a une gueule d’artiste, l’autre pas, mais ils sont tous les deux sur la même longueur d’onde essentielle lorsqu’ils s’expriment sur la poésie du quotidien.
Lors de sa première lecture nocturne de la Neige et les Chiens, mon jeune metteur en scène Christian est fasciné aussi par le visage de l’auteur serbe qu’il découvre sur la quatrième de couverture.
Les yeux enfoncés dans l’orbe obscur des cernes presque comme sous un cache-oeil de pirate, les sourcils arqués, les deux rides profondes qui remontent en V vers les sommets du front, lui font comme un visage d’oiseau de nuit (d’autant plus que, sur la petite photo floue de 1995, ces yeux ridés sont encore enveloppés d’une chevelure drue et d’une barbe terriblement noire).
Sacrée gueule!
Certains romanciers font partie de ces oiseaux qui s’envolent la nuit pour briser la nuque des pensées nuisibles.
Mon ami, le professeur Norman Normal, est
arrivé furieux à notre rendez-vous du Jardin. Il venait de passer cette belle
après-midi ensoleillée dans les embouteillages de la région parisienne, convoqué
à l’autre bout du département pour faire passer une épreuve facultative du bac.
Mais ce qui l’a le plus exaspéré, c’est qu’après
avoir examiné les candidats, on lui a demandé de remplir un formulaire, sur
lequel il devait indiquer non seulement sa moyenne mais encore sa note la plus
haute, la plus basse et même « la médiane (si possible) ».
Je suis quoi, moi, me demande-t-il d’une
voix tonnante, professeur de lettres ou de statistiques ? Elles servent à
quoi, ces dizaines de milliers de grilles qui sont remplies chaque année, sinon
à transformer le réel en courbes rassurantes d’adéquation à ce qu’on veut bien
lui faire dire ?
Puis il évoque une rencontre récente avec un collègue danois, qui lui a déclaré avec un sourire d’ironie compatissante : « Nous passons moins de temps que vous à évaluer, alors nous avons plus pour enseigner. ». Je crois me souvenir qu’on trouve une réflexion du même tonneau à propos de la Finlande dans Demain, le documentaire euphorisant de Cyril Dion et Mélanie Laurent.
Mais évidemment, continue Normal, tu te
doutes de ce qu’auraient rétorqué les crânes d’œufs du Grand Rectorat de la
Statistique Universelle à ce foutu Danois : « Pas très sérieux tout ça !
Quand on passe tout son temps à enseigner, il ne vous en reste plus assez pour
calculer la-médiane-si-possible ! »
L’auteur serbe y rend compte de la guerre de Yougoslavie qui, depuis plusieurs années, ravage Sarajevo, ensanglante les Balkans, déshonore l’Europe et n’est pas encore tout à fait achevée. Il entrecroise les points de vue contradictoire de différents membres d’une famille lancée dans ce conflit fratricide ; il se situe à la croisée entre un réalisme glaçant et un onirisme puissant mais cauchemardesque. Il fait courageusement son travail de romancier, en se plongeant dans le drame qui déchire son époque et sa propre âme.
Cette lecture bouleverse Christian, notamment la scène inaugurale où des miliciens font rôtir une petite fille sur une grille, comme un vulgaire et atroce barbecue.
Elle incite le jeune metteur en scène à se lancer dans l’écriture d’une
pièce de théâtre et à rompre avec l’institution. On peut même dire
qu’elle change sa vie (et, par contrecoup, celle de ses proches).
« Quelquefois, lui dit l’auteur serbe, venu le visiter la nuit où il découvre ce texte terrible, moi aussi, je l’ai remarqué, les livres les plus décisifs pour notre existence, nous ne les lisons qu’une seule fois, même pas en entier. C’est comme un caillou énorme qui tombe au centre d’un étang. Si violemment qu’il s’enfonce dans la vase, et qu’autour de lui commence aussitôt à s’agréger le limon qui en fera un jour une île. »
Dans la salle, pendant la projection, de
frais éclats de rires. Et, à la fin, rien que des cheveux gris ou blancs (il
est possible que nous soyons les plus jeunes).
Une comédie américaine made in Argentina, finement
dialoguée sur les errements d’un couple au long cours, avec un soupçon
d’amertume mais aussi la bonne dose de sucre, parce que, même à cinquante ans,
on reste sentimental comme à vingt.
Sorte de « When Harry meets Sally »
pour quinquas.
Marcos et Ana se disent toujours la
vérité. C’est ce qui les amène parfois à faire n’importe quoi.