A QUOI BON ALLER VOTER DIMANCHE?

mercredi 22 mai 2019

« Hein, à quoi bon, ai-je demandé à mon ami, le citoyen Lambda, puisque l’élection européenne se résume déjà à un futur record d’abstention et à un duel entre Le Pen et Macron ?

Et je crois bien avoir entendu à la radio ce pauvre Jadot (à moins que ce ne soit l’autre Wauquier) en être réduit à évoquer la victoire inespérée du petit Rennes sur le puissant PSG dans les dernières minutes de la finale de la Coupe de France pour garder une raison d’espérer : tu ne crois pas que, quand un écolo se met à parler foot, c’est que ça va très très mal ? »

-Tu as bien raison, m’a répondu Lambda avec un petit sourire. C’est pourquoi je vais faire exactement le contraire ! Que la majorité de mes contemporains se méfie de l’Europe m’incite encore plus à lui déclarer mon attachement indéfectible. Que la majorité de mes contemporains néglige son droit de vote est une raison supplémentaire de l’exercer.

Mais que l’on ne compte pas sur moi pour me laisser prendre au piège entre le libéralisme pseudo-moderne et le nationalisme vraiment ringard.

Je vais me payer le luxe de ne pas voter contre mais pour. Pour ceux qui, depuis des décennies, prêchent dans le désert les vrais enjeux de ce début de millénaire. Ceux à qui seul le réel (et jamais le résultat des élections) est en train de donner terriblement raison. Et je m’en fiche si je suis le seul ! »

Allez, ne t’inquiète pas, mon Lambda, on sera deux à espérer une remontada de Jadot !

SUR L’AMOUR

Mardi 21 mai 19

Hier, mon compère, le professeur Norman Normal, avait un peu le cafard.

Il corrige des dissertations sur l’amour et c’est un pensum.

Ils tentent de parler de Stendhal, de Shakespeare, de Proust, de Platon, mais il ne viendrait à l’idée d’aucun de ces jeunes gens de prendre en compte d’une quelconque manière ce qu’ils savent ou ce qu’ils rêvent de l’amour. Ils savent bien que ce n’est pas du tout ce qu’on leur demande.

Et le plus triste, c’est que le professeur le sait tout aussi bien qu’eux.

Mais, quand même, quelle absurdité : soixante disserts de 10 pages sur l’amour et pas un mot authentique sur l’amour. Surtout pas !

LES FANTÔMES DU LYCEE

C’était le mardi soir, dans le lycée désert. Nous étions avec la quinzaine de passionnés de l’Atelier Cinéma.

Cédric et moi, nous leur avions révélé qu’un meurtre avait eu lieu ici-même, entre ces murs banals, il y a bien longtemps, et nous leur avions demandé d’en chercher les traces. Errer dans le lieu que l’on fréquente tous jours en se demandant qui le hante : invitation à maintenir son regard vivant!

Ces adolescents ont relevé notre défi et nous ont raconté quatre histoires de fantômes : vous pouvez les voir ici.

ou et .

Je ne faisais rien que les assister. Mais, dans ces après-midis du mardi si laborieusement interminables, la perspective de me tenir à côté de ces jeunes gens et de les regarder préparer leurs travellings, n’est-ce pas cela qui m’empêchait de devenir un spectre ?

The DEAD DON’T DIE

Samedi 18 mai 19

Un peu déçus par le dernier Jarmush (même si, de mon côté, je l’ai suivi sans ennui).

Dans la petite ville de Centerville, où vient de s’installer une croque-mort spécialiste du katana (Tilda Swinton), deux policiers (joués par un Bill Murray et un Adam Driver rivalisant de flegme décalé) sont confrontés à d’étranges évènements : le cycle du jour et de la nuit se détraque et les morts ressortent de leur tombe, comme dans les films de Romero que tous les personnages connaissent par cœur.

« Et tout cela va mal finir » répète Adam Driver. Mais, à la vérité, on s’en fiche un peu (alors que je me souviens encore du malaise que j’avais ressenti à la fin de Night of the Living Dead).

C’était pourtant une bonne idée de se servir du film de zombis pour dénoncer l’Amérique de Trump, raciste (le personnage incarné par Buscemi arborant une casquette « Make Americain white again » alors que la seule personne à laquelle il parle dans le coffee-shop est un Noir), capable de nier qu’elle met en péril la planète (le thème de la fracturation polaire modifiant l’axe de la Terre), et où les morts ne reviendraient que pour continuer à consommer avec une frénésie morbide rappelant celle des vivants (leurs râles : « wifi », « skype » !).

Mais le tout nous a paru asséné sans finesse, surligné d’un rouge un peu trop moraliste par les commentaires du coryphée Tom Waits grimé en homme des bois.

Pas facile à la fois de lancer des clins d’œil cinéphiliques (la parodie, les réflexions d’Adam Driver et de Bill Murray sur le scénario du film) et de tenir un propos sérieux. Le film de genre est ainsi écartelé en permanence dans deux directions inverses, qui empêchent le spectateur de s’attacher aux personnages et de ressentir leurs émotions. De ce point de vue, les films de Romero étaient plus réussis, notamment Dawn of the Dead : est-ce qu’on ne perçoit pas dans cette simple bande-annonce un peu de la folie des années 70, ces zombies aux maquillages criards formant comme une version gore de Hair ?

Tant pis. Ce film mineur de Jarmush est plutôt une invitation à se replonger dans ceux de Romero (magistrale analyse de la trilogie des Morts Vivants ici )et à attendre son prochain majeur.

 Mon trio personnel de ses chef d’oeuvre dont j’ai plaisir à simplement me remémorer les titres : Dead Man, qui me fait planer encore rien que d’y repenser, Stranger than Paradise (parce que c’est le film qui nous l’a fait découvrir et aussi pour le charme neigeux de Juliette Binoche toute jeune), Ghost Dog et, évidemment, Paterson.

Oui, oui, je sais, mais citer quatre films pour un trio, n’est-ce pas la façon appropriée de compter quand on parle de Jarmush ?

SES ECOUTEURS SUR LES OREILLES

Jeudi 16 mai 19

Ses écouteurs sur les oreilles, il court lourdement sur le tapis roulant, à un rythme trop rapide pour lui, sans faire attention à ce qu’il fait, lancé dans une conversation avec un correspondant invisible.

Ses écouteurs sur les oreilles, elle fait du rameur, sur un rythme très lent qui distend la chaine, tout à sa conversation avec son correspondant invisible.

Soudain, le mouvement de leurs lèvres et leurs expressions se synchronisent, et je comprends ce qui se passe : c’est l’un avec l’autre que ce garçon et cette fille sont en train de parler, alors qu’ils ne sont séparés que d’un mètre à peine.

Quelle étrange façon ont mes contemporains de communiquer !

Mais non, l’illusion de la synchronisation ne dure qu’un instant. Ce garçon et cette fille pourraient se correspondre mais, en fait, ils ne se regardent même pas.

Quelle étrange façon ont mes contemporains de ne pas communiquer !

MIRACULEUX PATERSON

Mercredi 15 mai 19

En attendant The Dead Don’t Die, dont l’affiche a l’air d »être tellement parodique que je me demande bien ce que Jarmush a fabriqué, j’ai revu Paterson.

Quel délice, quel miracle!

Ce film, plus je le revois, plus je l’aime.

Passionnant sur la création artistique (notamment les scènes où notre chauffeur de bus écrit un poème à partir d’une boîte d’allumettes)

Et celle où il rencontre avec une petite fille poète qui écrit sur la pluie : « Water falls »

Un film sur le couple

Sur la routine et les façons d’enchanter le quotidien

Sur les dons du hasard (par exemple la rencontre improbable avec un Japonais-coincé-mais-poète, qui lui donnera exactement ce dont il a besoin sans même qu’il ait eu à le demander).

Et Golshifteh Farahani est d’une beauté, d’un charme et d’une fantaisie, à… rester bouche bée, sans plus savoir quoi dire (même les poètes).

Il y a manifestement sur la Toile des aficionados qui aiment ce film décalé autant que moi et qui proposent plein de moyens de l’approfondir (cf les vidéos plus haut).

J’aime bien, par exemple, cette interview de Jarmush et Ron Padgett, qui a écrit les poèmes du personnage : l’un a une gueule d’artiste, l’autre pas, mais ils sont tous les deux sur la même longueur d’onde essentielle lorsqu’ils s’expriment sur la poésie du quotidien.

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