ULYSSE ET CALYPSO

juillet 2026

Tel Orphée deux ans auparavant

Tu es descendu aux Enfers pour me ramener

Dans tes pas et tu es fier d’y avoir triomphé

Mais maintenant tu dois accepter la défaite de m’abandonner

En Ehpad à plein temps

A partir d’aujourd’hui notre appartement

Tu en parleras comme de chez toi seulement

Tu en claques la porte avec allégresse tu te hâtes comme un adolescent

De jouir de ta nouvelle liberté

Ou peut-être fuis-tu la mauvaise conscience et l’isolement

En allant pour la première fois de ta vie au cinéma en pleine journée

Voir ce fameux film sur l’Odyssée.

Tu t’apprêtes à voguer vers la Grèce et à tout

Oublier de nous

Mais voilà qu’au moment où la déesse

Qui s’est laissée aller à l’humaine faiblesse

D’aimer accepte non pas sur l’ordre du Messager

Des dieux mais de son plein gré

De femme de laisser partir l’homme

Qu’elle sait ne pas posséder

Qui doit suivre sans elle son chemin d’homme

Tu sens que tu te mets à pleurer

Sans bruit dans l’obscurité.

Es-tu comme tu le sentais ce matin le survivant soulagé de s’en aller

Et moi la malade perdue dans l’île de l’Ehpad suis-je l’amante abandonnée ?

Ou bien Calypso oh mon beau mari est-ce toi qui dois rester

Seul ici et Ulysse est-ce moi la femme qui m’apprête pour le dernier voyage

L’ancienne jeune femme qui fut la tienne pendant tout le bel âge

Du partage mais qui ne suis plus depuis des années qu’absente en ma présence

L’ombre de ta compagne

Tu me crois prisonnière dans la grotte de la démence

Mais peut-être mon esprit bat-il la campagne

De mes souvenirs d’enfance cherchant loin de toi et du langage sur les cimes

Brumeuses de l’île le pin

Dans le tronc duquel tailler de mes mains

La coque qui me portera jusqu’à l’Ithaque ultime 

Suis-je la nymphe ou le marin

Suis-je l’enfermée ou celle qui va s’embarquer sans toi vers la mort ?

Tu ne sais pas tu ne sais plus

Et moi non plus

Tu te dis seulement en pleurant pour nous deux que c’est beau que c’est fort

De laisser par amour partir qui l’on a tant chéri

C’est beau et déchirant

Comme la vie

L’Odyssée de la vie

Où l’on est tour à tour et parfois en même temps

Ulysse et Calypso.