Archives pour la catégorie Le train en marche

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« Christophe Bouquerel est né en 1962.

Après Normale Sup et une agrégation de Lettres, il enseigne le français, le théâtre et le grec ancien dans un lycée de la région parisienne.

Romancier, il est l’auteur de La boîte à orages (édition du Panama, 2007), Ce n’est qu’un début (Actes Sud, 2009) et La première femme nue (Actes Sud, 2015). »

Tout ceci est très extérieur. Si j’essayais d’être plus personnel? Au fil de ma vie, comme ça me vient:

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Je suis né en 1962, à Thonon. Je n’ai jamais vécu en Haute Savoie mais j’ai passé tous mes étés d’enfant et d’adolescent au bord du lac Léman. Ce lieu est lié pour moi à mes grands-parents, à une conscience du temps familiale dépassant le strict vécu individuel, et qui s’étendrait en ce qui me concerne à la première guerre mondiale.

J’ai habité à Lyon jusqu’à l’âge de 21 ans. La place Bellecour a été longtemps le centre de mon univers, des légendaires parties de football dans l’enfance jusqu’aux ballades hallucinées d’une adolescence solitaire. Scolairement, j’ai fréquenté, sur la colline de Fourvière puis dans la Presque Île, les différents établissements du Centre Saint Marc, une école jésuite (ils forment, dit-on, les meilleurs athées mais ont dû se contenter dans mon cas d’un agnostique de bonne composition). Puis l’hypokhâgne et la khâgne du lycée du Parc. Je n’ai pas vu grande différence entre cette école privée et ce lycée public formant l’élite lyonnaise. Je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenir à l’élite lyonnaise et je crois n’avoir laissé, dans ces différents établissements, que le souvenir d’un élève assez doué mais rétif, enfermé dans son monde intérieur. Le football m’aidait un peu à en sortir : le jeune bourgeois que j’étais traversait toute la ville pour aller jouer dans un club populaire de Vénissieux.

Puis je suis « monté » à Paris, au lycée Molière : celui-là, je l’ai tellement peu fréquenté que je suis bien certain de n’y avoir laissé aucun souvenir. Quelques filles, pourtant, plus vivantes que moi.

En 1984, j’ai fini par intégrer l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Une école prestigieuse, qui n’a eu que très peu à se féliciter de mon passage. J’y ai bien animé une soirée de façon incongrue mais mon apport intellectuel y a été nul. Je me souviens seulement d’y avoir croisé des gens brillants, aussi bien dans le domaine scientifique que littéraire. Et, pour les plus profonds d’entre eux, sachant jeter un pont entre les deux. J’y ai lu Nerval aussi, et Kundera. Découvert le cinéma de Rohmer. C’est à peu près tout. A cette époque, l’agitation gauchiste des années 70 était retombée, j’avais l’impression d’arriver trop tard. Le groupe le plus actif, le plus bruyant, le plus vivant, était celui des « homos », tous ces jeunes gens studieux qui faisaient leur coming out joyeux. C’était juste avant le sida. Il y a eu aussi « Touche pas à mon pote », et puis quelques grandes manifestations, dont celle qui a coûté la vie à Malik Oussekine. A ce moment-là, moi qui me voyais bien célibataire, j’ai rencontré la femme qui partage encore ma vie aujourd’hui (« ça fait déjà un fameux bail »). Quelques années après, à ma grande stupéfaction, je me suis mis à lui faire des enfants. Mes précieux. Je n’en dirai pas plus.

Accessoirement, j’ai raté puis j’ai réussi l’agrégation de lettres classiques, en 1987. Depuis ma vie se partage entre l’écriture et l’enseignement. J’ai commencé à enseigner à des étudiants souvent plus âgés que moi, aujourd’hui j’ai l’âge d’être le père de mes lycéens. Ils me maintiennent en contact avec la jeunesse, et mes propres 17 ans.

En 1987, je suis parti faire ma coopération au Japon, à Tokyo. J’y ai passé dix-huit mois. Je n’ai pas beaucoup appris le japonais mais j’ai eu le temps de me sentir flotter à la surface de l’Empire des Signes. A cette époque-là, Tokyo fascinait les Français comme l’incarnation même de la mégalopole hypermoderne. Il y a avait ça bien sûr, le métro de Shinjuku, mais j’ai été surtout sensible à la douceur désuète de Kagurazaka, la « Colline du Plaisir des Dieux », où j’habitais.

A mon retour en France, en 1989, j’ai commencé un travail de recherche sur le théâtre grec et un monitorat à Paris X Nanterre. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à dévier de mon itinéraire tout tracé d’intellectuel et de futur prof d’université. Au lieu d’écrire ma thèse, j’ai créé une petite troupe de théâtre, l’AThéA, avec des étudiants et des amis. J’y faisais le chef de troupe, l’auteur, le metteur en scène. Dans ces deux dernières fonctions, je n’étais qu’un imposteur. Je ne savais pas diriger les acteurs, et je n’avais pas « l’oeil » d’un metteur en scène. Ce qui me fascinait dans le théâtre, et qui me fascine encore aujourd’hui, où je continue à monter un spectacle chaque année avec mes lycéens, c’était la dimension collective de l’aventure. Le contraire de cette nécessaire solitude du romancier. Le problème, c’est que mes comédiens avaient vingt ans, et moi trente. Déjà père de famille. Une deuxième fois, l’impression d’être en retard. Au bout de quelques années, j’ai fini par me rendre compte que je n’avais aucune envie d’être un chercheur et aucun talent de metteur en scène. En 1995, j’ai sabordé la petite compagnie de théâtre et j’ai demandé ma réintégration dans le secondaire. Je me suis retrouvé brutalement dans la vraie vie : un collège, à Montrouge, puis à Mantes. Quelques autres établissements plus ou moins difficiles de la région parisienne.

Années très dures, d’un point de vue personnel. L’impression d’être coupé de la création. De passer à côté de mon destin. Mais années très formatrices, pour ce que j’y ai découvert de la société française et des adolescents. En 2001, au moment de quitter le collège, j’ai décidé d’écrire mes réflexions sur ce que j’avais vécu. L’essai, à ma grande surprise, est devenu un roman. La boîte à orages (symbole du collège). L’histoire d’un prof désinvesti, qui, en rencontrant une collègue un peu trop investie, se met à s’intéresser de nouveau aux jeunes âmes orgueilleuses qui lui sont confiées. J’ai mis deux ans à l’écrire et quatre à trouver un éditeur. Il a fini par être publié (c’était une grande joie, après une décennie de traversée du désert dont j’étais le seul à être conscient) : en 2007, aux éditions du Panama, qui venaient de se créer. Et qui, d’ailleurs, ont fait faillite dès 2009 (mais il me semble que la crise bancaire a joué un plus grand rôle que la sortie discrète de mon roman dans cet échec).

J’avais écrit un deuxième roman, Ce n’est qu’un début, dont je voulais qu’il paraisse en mai 2008, au moment du quarantième anniversaire de mai 68, que je comptais célébrer à ma manière sardonique. L’histoire délirante d’Ernesto-Léon, fils de soixante-huitard ayant toujours détesté mai 68 et qui va se trouver plongé, par une rupture du continuum spatio-temporel due à l’ingestion de quelques verres de Pomerol en trop, en plein milieu des Evénements. L’occasion pour moi de régler mes comptes, mes comptes d’agacement mais aussi de fascination, avec cette période que je n’ai pas vécue. Malheureusement, Ernesto-Léon a trouvé le moyen d’être en retard même sur la commémoration : après l’échec de Panama, il m’a fallu trouver un nouvel éditeur, et le roman n’est sorti qu’en septembre 2009, dans l’anonymat le plus complet. Il m’a quand même valu de rentrer chez Actes Sud, et de faire la connaissance de Myriam Anderson, mon éditrice, qui a une indulgence coupable pour mes dingueries, puisque cette année 2015, je suis ressorti du silence qui m’avait englouti pour lui apporter un roman sur l’Antiquité de plus de mille pages.

Depuis 2002, j’ai posé mon cartable de professeur au lycée Rabelais de Meudon, dans une banlieue plus bourgeoise que celles que j’ai fréquentées pendant mes années collège. J’y suis chargé des cours de français, de grec, et de théâtre. Bref, de tout ce qui est considéré comme démodé, dépassé, inutile, gratuit, par la plupart des gens sérieux. Bref, de tout ce que je considère, moi, comme totalement essentiel, tant pour ma survie personnelle que pour celle de mes élèves. J’essaie de développer à la fois leur rigueur intellectuelle et leur goût de créer. En retour, ils m’apprennent à ne pas oublier qui je suis.

Lingua Quartii Imperii

En écoutant à la volée il y a quelques semaines sur France Inter l’émission historique de Jean Lebrun consacrée à la résistance allemande au nazisme, j’entends reparler de Viktor Klemperer et de son projet LTI : Lingua Tertii Imperii, c’est à dire la « Langue du Troisième Reich ». C’est resté depuis dans un petit coin de ma tête.

Une simple recherche sur Wikipedia m’apprend des choses intéressantes : Klemperer, fils de rabin, se convertit au protestantisme en 1912. Il se marie avec une goy et participe à la première guerre mondiale. Il est alors nationaliste : « La germanité est tout, la judaïté rien. » Il tente donc d’abord de s’intégrer par le rejet de sa culture d’origine. Parallèlement, à la fin de la guerre, il étudie le français, la langue de l’ennemi, pour laquelle il se prend de passion, au point de devenir un spécialiste de la littérature française du XVIIIe. Pas complètement nationaliste, donc. Il enseigne à l’université de Dresde en tant que « romaniste », spécialiste des langues romanes. Un philologue. Un intellectuel allemand assez classique.

C’est l’avènement du IIIe Reich qui bouleverse cette vie académique et qui oblige Klemperer à repenser ses choix, pour leur donner un nouveau sens. D’abord, il est déchu de sa chaire en 1935 à cause de ses origines juives et contraint d’habiter avec sa femme, Eva, dans une « Judenhaus ». Il ne devra bientôt qu’à son mariage avec une aryenne de n’être pas déporté. Les nazis veulent donc l’obliger à se définir par une appartenance au judaïsme qu’il a refusée lui-même. En cela, il me rappelle ce que raconte Primo Lévi dans le premier chapitre de Si c’est un homme. Ce qui est intéressant, c’est la réaction de Klemperer. Il déclare (je cite la phrase de mémoire) que, se sentant plus Allemand que les nazis eux-mêmes, il refuse de se convertir au sionisme, parce que ce serait à ses yeux « une comédie que n’était pas son baptême ».  Autrement dit, cette intégration, cet abandon de sa culture juive d’origine, il l’assume, même confronté aux nazis. Refusant de se conformer à l’image que l’on veut donner de lui, le Juif, il fait de celle qu’il s’est donnée, l’Allemand, un choix doublement revendiqué, qui prouve d’abord sa liberté individuelle d’échapper à son milieu d’origine et auquel ensuite il reste fidèle même face à ceux qui dénaturent cette culture choisie. Il va lutter contre les nazis au nom de l’Allemagne et de la langue allemande. Un peu comme si aujourd’hui, un intellectuel luttait contre le Front National au nom de la langue française, parce qu’il refuserait que le FN s’approprie la France.

C’est là que se situe le projet LTI. Klemperer tient un journal intime depuis ses seize ans. De 1933 à 1945, celui-ci devient son seul espace de liberté mais le philologue professionnel l’oriente dans une direction très particulière : une étude pratique de la formation et de l’évolution de « la langue du IIIe Reich », c’est à dire de cette appropriation par les nazis de la culture allemande, qu’ils transforment en un simple outil de propagande pour tenter d’agir sur les consciences et de transformer la perception de la réalité sociale et historique. Sa situation de paria, confiné à l’écoute de la radio et des conversations, Klemperer en fait une position d’observateur privilégié du phénomène, et cette attention à l’évolution de la langue un acte de résistance. Peut-être le fait qu’il se soit dès sa jeunesse consacrée à l’étude du français a-t-il contribué à ce qu’il ne soit pas tout à fait dupe de cette fausse germanité des nazis ? Peut-être lutte-t-il aussi un peu contre les nazis au nom de son amour du français ?

C’est donc en tant que philologue espion qu’il mène secrètement, jour après jour, ce travail de déconstruction de la propagande intime à laquelle le nazisme soumet l’Allemagne à travers sa langue, mêlant dans son journal les scènes quotidiennes aux réflexions plus abstraites. Après la guerre, il retravaillera son journal pour en faire une sorte d’essai, Lingua Tertii Imperii (qui doit être très intéressant à lire en intégralité). Je me souviens avoir vu il y a quelques années un documentaire sur le sujet.

En février 45, il échappe par miracle à l’arrestation, à cause du bombardement de Dresde, qui se déchaine la nuit même où il devait être arrêté avec sa femme et les autres couples judéo-aryens. Il fuit à travers l’Allemagne plongée dans la débâcle. Après la guerre, revenu à Dresde, il décide de rester en RDA, préférant « être avec les nouveaux Rouges qu’avec les anciens Bruns » (phrase terrible pour la RFA d’Adenauer). Il deviendra même député de la démocratie est-allemande : ce serait intéressant de savoir si, après avoir décrypté la novlangue nazie, il s’est montré capable de faire le même travail sur la novlangue communiste ou s’il a utilisé cette dernière dans la naïveté, ou même la duplicité, la plus totale.

Ce qui m’intéresse ici, c’est que, confronté à un phénomène historique en train de se passer et à une déformation criminelle de la réalité, il trouve une réponse de philologue : il se consacre à l’étude de la langue. Résonnance avec l’actualité : lutter contre le néo-libéralisme, c’est aussi lutter contre sa langue. Lingua Quartii Imperii. La langue du Quatrième Empire. Réfléchir sur la façon dont ce système tente de s’approprier la langue pour nous faire accepter son projet catastrophique. Un mot qui me vient tout de suite à l’esprit : « réforme ». Mot autrefois de gauche, et désormais utilisé comme un mantra par les libéraux qui nous gouvernent, même quand ils se disent socialistes, pour dissimuler toutes les régressions sociales. C’est à dire pour signifier exactement le contraire de ce qui se produit en réalité. Aujourd’hui, chaque fois que l’on entend un politique parler de « réforme », on soupçonne qu’il s’agit en réalité de détruire un acquis réformiste.

La réponse d’un romancier peut être un peu différente de celle du philologue : non plus réfléchir sur la langue mais explorer l’imaginaire. Explorer l’imaginaire néo-libéral. Démonter l’imaginaire capitaliste. Analyser au niveau concret le capitalisme comme une machine à fabriquer des rêves. Un peu le travail auquel se livre Naomi Klein lorsque, dans le chapitre 5 de Tout peut changer, elle aborde l’exploitation mortifère de Nauru, l’île paradisiaque transformée en enfer, et remonte jusqu’à l’imaginaire de la machine à vapeur comme moyen de n’être plus soumis ni aux forces de la nature ni aux populations ouvrières. L’imaginaire de Watt, le créateur de la machine à vapeur, et plus généralement l’imaginaire de la révolution technologique, comme moyen d’imposer son pouvoir à la nature et aux hommes, sans plus avoir à se soucier d’être en équilibre avec eux.

Travailler sur l’anticipation de façon moderne, ce pourrait être ça : explorer les différents imaginaires du futur qui sont à l’œuvre et qui s’opposent. Quel rêve du futur élabore chaque camp ? Quel rêve du futur élaborent les néolibéraux et les climato-sceptiques ? Quel rêve du futur élaborent face à eux les environnementalistes ? Et le rêve de futur des citoyens lambda ? Le rêve de futur des Européens (s’ils en ont encore un) face au rêve de futur des réfugiés ? Trouver un moyen romanesque de circuler d’un rêve à l’autre.

Les deux mots employés pour décrire les histoires racontés par ces rêves : l’un scientifique « modélisation », l’autre littéraire « scénario ». Intéressant d’étudier comment sont élaborés ces modèles et ces scénarios, et puis comment ils interviennent dans le champ public.

Currency of man

Découverte de voix féminines puissantes. Après celle de Nadine Shah, celle de Mélody Gardot. D’une rauque élégance mais traversée parfois, comme ici, par des inflexions un peu rageuses à la Janis Joplin. Les chansons de l’album « Currency of man » sont d’une belle diversité.  Jazzy très souvent, mais aussi soul (comme sur ce « Same to you » et sur « Don’t talk »).

Ou presque blues. « Preacherman », chanson magnifique et clip inspiré que tu pourras voir ici.

Et puis il y a ce « Burying my troubles » qui ferme l’album, ou plutôt qui l’ouvre, et qui transporte mon Ulysse dans des abîmes de mélancolie alcoolisée. Tu pourras l’écouter (à 1:16)

 

Trois souvenirs de ma jeunesse

C’est un film bizarrement construit : trois souvenirs d’un même personnage, Paul Dédalus, de très inégale longueur, et dont on se demande quel est le lien. Le thème et le genre qui sont proposés par les premières minutes, l’usurpation d’identité et le film d’espionnage, ne sont pas véritablement traités. Mais chacun de ces souvenirs a happé Ulysse par son intensité et sa poésie sombre. Notamment le premier : un jeune garçon sur le palier d’un escalier de maison bourgeoise, un couteau à la main, qui tente de protéger sa soeur et son frère, en empêchant de les rejoindre à l’étage une jeune femme séduisante et maléfique, dont on finit par comprendre qu’elle est leur propre mère! Scène courte et saisissante. Le deuxième souvenir est la façon dont le jeune Paul, devenu lycéen, lors d’un voyage scolaire en URSS dans les années 80, aide des refuzniks juifs en leur donnant son propre passeport. Le troisième souvenir, qui finit par envahir les trois quarts du film, est l’histoire d’amour de Paul, âgé de 19 ans, et d’Esther, une lycéenne de 16 ans, qui pourrait n’être que banale et qu’il trouve magique. On dirait du Truffaut, à cause de la voix off. Quelques longueurs, peut-être, mais les deux acteurs sont d’une fraîcheur et d’une impudeur assez stupéfiantes. Et puis Ulysse trouvé les dialogues très bien écrits (ce dont on ne se rend pas forcément compte dans la bande annonce).

Plusieurs jours après, il repense à ce film étrange. Il se demande ce qui lie ces trois souvenirs. La difficulté d’être un « protecteur », d’assumer un rôle dans la vie des autres : pour sauver ceux qui te touchent, tu dois prendre le risque de te perdre toi-même?

Un hussard de la République (ou le roi des cons, c’est selon)

Voilà ce qu’est, selon son propre aveu, le professeur Normal. Il va se déclarer gréviste, et, en même temps, aller au lycée pour faire passer des oraux blancs à ses petits hellénistes avant le vrai bac de demain. Etant donné qu’il s’est souvent moqué des collègues qui agissaient ainsi, « à la japonaise », il m’a demandé de ne pas ébruiter ce secret honteux.

Sur la place du latin et du grec dans la réformette

« Pourquoi, me demande le professeur Normal, est-ce sur le latin, et, dans une moindre mesure sur l’histoire, que se cristallise la controverse actuelle? A mon sens, malheureusement, elle oblitère le problème fondamental du collège, qui est la définition uniquement généraliste du collège unique. Mais cette brusque prise de bec du pays à propos du latin m’intrigue, et m’amuse presque (tant je suis surpris de constater que je ne suis pas l’un des derniers dinosaures à considérer cet enseignement comme important). Peut-être cette controverse un peu absurde nous révèle-t-elle quelque chose de profond sur nous-mêmes?  Le latin, l’histoire, c’est le passé, notre rapport au passé, la conscience que nous avons de notre origine, et la place que nous voulons lui accorder dans notre présent. Cette origine, doit-elle être le fait de tout le monde, être dispensé à tout le monde, ou bien seulement à une élite, à qui nous confierions le soin d’en perpétuer le souvenir? De même que, en temps normal, nous étions très peu à lire « Charlie Hebdo » et nous laissions dans la quasi indifférence cette poignée de dessinateurs vieillis maintenir un peu vivante la tradition de l’humour anticlérical. Mais si on les attaque, nous descendons par millions dans la rue. Question de société, peut-être même de civilisation, encore accentuée depuis ces attentats et ce retour sur nous-mêmes qu’ils nous ont obligés à accomplir. Bref, cette controverse pose, sans doute maladroitement, le problème de la tradition (dans un pays qui croyait malin de l’opposer à la novation). Tout ça, c’est ce en quoi la dispute sur le maintien du latin ne concerne pas seulement le latin.

Si on recentre sur l’école, et sur la place des langues anciennes dans l’enseignement du collège, qu’est-ce qu’on peut dire de pragmatique? Les mesures qu’on peut lire sur Eduscol sont plutôt mesurées mais on ne peut comprendre notre méfiance que parce que le discours officiel a beaucoup évolué. Au début, dans la brillante stratégie de com du ministère, on ne parlait plus du latin et du grec que dans le cadre des EPI et des huit thèmes parmi lesquels chaque établissement aurait à choisir. Ce qui posait évidemment le risque d’une disparition totale de ces enseignements dans certains établissements, où les lettres classiques ne seraient pas assez bien représentés.  C’est seulement devant la pression des associations de profs, des « pseudo-intellectuels » et de la droite qu’on a vu ressortir la possibilité des options. D’après ce que j’ai compris, c’était seulement un « oubli » ou une « erreur de communication » (je rigole).

Donc, nous avons maintenant ce texte plus équilibré sur Eduscol. Qu’est-ce qu’on nous y dit précisément du latin et du grec? Ils seront enseignés dans trois dispositifs. Premièrement, pour tous, en cours de français : « Les éléments fondamentaux des apports du latin et du grec à la langue française feront l’objet d’un enseignement dans le cadre des cours de français ». Pourquoi pas? Ce sera une vague teinture mais elle ne peut pas faire de mal. Encore faudrait-il que les profs soient formés (et il y a de moins en moins de lettres classiques). Deuxièmement, à titre facultatif, dans les EPI : « tous les élèves pourront profiter d’un EPI portant sur les langues et cultures de l’antiquité, une ou plusieurs fois au cours de leur scolarité, et, ainsi, accéder à des apports culturels essentiels à notre civilisation. » Tu ne trouves quand même pas un peu étrange cette antithèse entre « pourront » et  essentiels« . Si on les considère vraiment comme « essentiels », n’aurait-il pas fallu écrire « devront » à la place de « pourront »? Troisièmement, à titre encore plus facultatif,  un enseignement de complément sera accessible à ceux qui souhaitent approfondir l’apprentissage des langues anciennes, à raison d’une heure en classe de 5e, de deux heures en classe de 4e et en classe de 3e. Donc, l’enseignement véritable de la langue et de la culture grecque ou latine sera comme aujourd’hui réservé à une élite. Je note en passant que le principe de ne pas diminuer le volume horaire n’est pas respecté, puisqu’on passe de trois heures à deux heures. Si l’on affirme « Ces derniers auront donc le même nombre d’heures d’enseignement que les élèves qui suivent aujourd’hui l’option de langues anciennes », c’est, j’imagine, en ajoutant aux options qui perdent une heure, les deux autres dispositifs (dont on a vu qu’ils étaient eux « facultatifs »). Voilà le tour de passe-passe et je pense qu’il sera opéré de même dans les autres disciplines. »

« Mais tout ça, à la rigueur, ça peut passer. Non moi , explose soudain Normal, ce qui m’agace vraiment, c’est de lire la phrase suivante : « L’excellence sera ainsi mise au service de la réussite de tous et de la réduction des inégalités de maîtrise de la langue française. » Ah non, ça, sûrement pas! Cette réformette ne réduira en rien « les inégalités de maîtrise de la langue française », c’est une imposture. Si l’on voulait vraiment réduire les « inégalités de maîtrise de la langue française  » (qui sont réelles et qui, à mon sens, s’aggravent), on ferait deux choses : d’abord (là évidemment, c’est le point de vue d’un lettres classiques), on développerait pour tous l’enseignement du latin et du grec, parce qu’il donne des bases solides, aussi bien en ce qui concerne le vocabulaire que la syntaxe. Mais surtout, on évaluerait la façon dont on enseigne le français, pour voir si elle est aussi efficace qu’elle pourrait l’être. Une vraie réforme ne devrait-elle pas commencer par l’évaluation des pratiques mises en place depuis vingt ans? Mais ça, qui est l’essentiel, ce n’est pas prévu. Pas question. De même qu’il y a fort à parier que les nouveaux dispositifs EPI, comme l’AP et les EE en lycée, ne seront jamais vraiment évalués… »

« La dernière chose qui m’agace, reprend Normal, c’est la façon dont la ministre a cherché à vendre la réforme : « au collège, les élèves s’ennuient« . Et alors? Ce thème de l’ennui dans notre société mériterait sûrement d’être creusé. Qu’est-ce que cache cette peur panique de l’ennui, cette incapacité à lui donner le moindre sens? En tout cas, appliqué à l’enseignement, il sonne comme une injonction vaguement démagogique faite aux profs de « divertir » les élèves, d’être plus « attrayants », bref d’aligner l’école sur cette industrie frénétique du loisir qu’est en train de devenir l’ensemble de notre vie en société. Comme si le véritable problème tenait à la façon qu’ont les profs de faire passer la pilule amère du savoir, et non à l’incapacité qu’éprouve la France d’aujourd’hui à définir pour ses jeunes le contenu, l’utilité et les exigences de ce savoir.

Voilà, a-t-il conclu, c’est pour ça que j’irais manifester mardi : pour la réforme du collège, contre la réformette. »

-Mais, lui ai-je objecté, tu vas manifester avec la droite!

-Et alors, m’a-t-il rétorqué. N’est-ce pas ce que tu as déjà fait comme moi au mois de janvier pour la liberté d’expression ? Pourquoi ne pas le refaire au mois de mai pour la défense de l’éducation et de nos matières? Tant pis pour la gauche. Si tant est que ces gens-là, d’ailleurs, on puisse les dire de gauche. « 

Sur la réforme(tte) du collège

Il y a quelques jours, j’ai rediscuté devant un thé avec ce bon Arthémus Normal, professeur de Vieille Langue Bien Morte au lycée Enrico Macias. Nous avons évidemment parlé de la réforme du collège. Il s’était tapé en entier la lettre de la ministre.

Hé bien, d’après lui, elle part d’un constat juste : « Le collège est depuis trop d’années le niveau oublié des politiques scolaires. » (c‘est ce qu’on pouvait reprocher aux réformes imposées par le gouvernement Sarkozy, que de commencer par la fin  : l’université puis le lycée). Et elle se propose un but tout à fait louable : « Notre objectif est de mettre fin à cette situation avec une réponse globale et adaptée aux enjeux de la société d’aujourd’hui. »

Le problème, nous dit Normal, commence lorsqu’on examine avec pragmatisme les moyens qu’elle se propose pour fournir cette fameuse  « réponse globale ». Lorsqu’on va, comme il l’a fait, sur Eduscol, le site  de l’éducation nationale où s’affichent les indications officielles, qu’est-ce qu’on trouve? Evidemment, beaucoup de graphiques très savants et bien coloriés, accompagnés de quelques statistiques (pour faire sociologue)  et de phrases ronflantes (pour faire humaniste). Ne soyons pas injuste, ricane-t-il, c’est peut-être inévitable (et puis ça ne coûte pas cher). Mais, sincèrement (il clique) quand tu lis et que tu vois ça :

« Les évolutions du collège relèvent d’une approche globale dans laquelle la réorganisation structurelle des enseignements est au service d’une approche pédagogique renouvelée.

 

ça ne te fait pas un peu rigoler? »

Nous avons rigolé. Puis, il m’a demandé : « Bon, maintenant si on décrypte ce machin, qu’est-ce qu’on trouve ? Essentiellement ces fameux EPI, Enseignement Pratique Interdisciplinaire, à 3 ou 4 h par semaine, et l’Accompagnement Personnalisé (là, pas vu combien d’heures). Ca ne te rappelle rien? Mais si : la réforme du lycée de Chatel, avec l’Accompagnement Personnalisé et les Enseignements d’Exploration en 2nde! »

J’ai tenté de lui dire que les Explos et l’AP n’étaient pas sans intérêt, mais il m’a tout de suite coupé la parole : « Sincèrement, toi qui es comme moi sur le terrain, est-ce que tu peux dire que ces deux enseignements ont une quelconque influence sur le devenir scolaire des élèves? Est-ce qu’ils contribuent en quoi que ce soit à réformer et améliorer le lycée? Qu’ils fournissent en quoi que ce soit une « réponse globale » aux problèmes du lycée ? Non, évidemment. Ces deux types d’enseignement ont été créés pour jeter aux yeux des parents d’élèves un écran de fumée qui cachait la diminution horaire des enseignements fondamentaux et l’augmentation du nombre d’élèves par classe. Tu le sais bien, puisque tu t’es mobilisé à l’époque contre cette réformette du lycée, dont les soi-disant dispositifs novateurs dissimulaient les véritables enjeux budgétaires. Hé bien, le plus triste pour la gauche, c’est que la critique de la réformette Châtel du lycée peut resservir presque mot pour mot pour aborder la réformette Vallaud-Belkacem du collège. A mon avis, on peut mettre à peu près la même note à la copie superficielle de mademoiselle Najet qu’à celle malhonnête du jeune Luc. »

-Tu es un peu dur quand même, lui ai-je rétorqué. Entre une socialiste sincère et un libéral démagogue, il y a une différence!

-Ah bon, où ça? Ah oui, les, comment dit-on déjà, les « éléments de langage ».  Ta socialiste parle de défendre « l’égalité » là où le libéral parlait de promouvoir la « liberté », parce qu’un peu de bonne vieille idéologie, surtout en matière d’éducation, ça ne fait jamais de mal. Mais les solutions proposées restent les mêmes : des dispositifs soi-disant novateurs qui cachent quelque chose d’autre. Quoi? On affirme explicitement : « Il n’y aura de baisse horaire pour aucun enseignement disciplinaire« . Je ne sais pas exactement ce qu’il en est des horaires au collège mais, moi qui suis comme toi un vieux de la vieille, je devine, je renifle, je subodore que c’est faux. Et qu’il s’agit au contraire du principal enjeu de cette réforme, comme de toutes celles qui l’ont précédée depuis vingt ans. »

Au bout de quelques instants de rêverie songeuse, il a poursuivi : « Par principe, je ne suis pas du tout contre ces EPI ni contre les projets interdisciplinaires. Au contraire, comme toi, je les pratique avec passion dans mon enseignement. Mais je sais deux choses : s’ils sont fondamentaux pour la richesse humaine des élèves (et aussi des professeurs), ce ne sont pas eux qui permettront de réformer en profondeur le collège et le lycée, ni de répondre aux nouvelles demandes de la société, tout simplement parce que, à mon avis, leur enjeu propre est ailleurs. Ce que je reproche à cette réformette, ce ne sont pas les EPI, mais c’est de ne pas s’attaquer aux véritables problèmes! De ne pas proposer de véritable redéfinition du collège unique comme dernier palier où l’on maintient ensemble (voire où l’on entasse à toute force) l’intégralité d’une classe d’âge. Je vais te surprendre, parce que l’enseignement général et unique qu’on y dispense m’a personnellement toujours convenu, en tant qu’élève puis en tant que professeur. Mais, quand je repense à certains de mes camarades d’adolescence, ou à certains des conseils de classe démoralisants auxquels j’ai assisté quand j’étais un jeune prof en collège, je vois le collège unique, tel qu’il est défini actuellement, comme une énorme machine à broyer les êtres sans parvenir à les former. Je le juge désastreux pour une grande partie des élèves et inefficace pour la société (à part pour lui permettre de réaliser des économies à courte vue). Ce qui m’agace, c’est d’entendre des gens intelligents prétendre que, pour donner une « réponse globale », il ne faut pas se poser la question globale : « est-ce la bonne solution d’imposer cet enseignement général comme le seul valable à tous les élèves d’une classe d’âge? » mais seulement affirmer que trois heures d’EPI par semaine suffiront à motiver les élèves et à régler le problème. C’est pourquoi je parle de tour de passe-passe.

Ensuite, a-t-il repris, et seulement ensuite, on devrait se poser le problème de la place, à l’intérieur de cet enseignement général, du latin et du grec… « 

 

18% de latinistes

Le professeur Normal, qui enseigne les langues anciennes depuis de nombreuses années au lycée Enrico Macias, pas très loin de chez moi, me confie à quel point il est agacé de voir la façon dont la jeune pécore qui lui sert de ministre défend sa réformette du collège dans les journaux, particulièrement en ce qui concerne le latin et le grec. « Aujourd’hui, le latin et le grec sont suivis en option par seulement 18% de collégiens. » Et alors, s’exclame Normal. En quoi cette statistique peut-elle tenir lieu d’argument? Il déteste cette façon faussement égalitariste et vraiment technocratique de comprendre l’éducation. D’ailleurs, c’est un peu facile, ajoute-t-il, sarcastique, après avoir tout fait depuis vingt ans pour qu’il n’y ait que 18% de latinistes, de s’en étonner aujourd’hui et de s’en servir comme prétexte pour diminuer encore ce nombre!

D’après lui, la bonne façon de poser le problème est la suivante : premièrement, est-ce que c’est enrichissant pour les collégiens d’apprendre le latin (et le grec). Réponse : oui. Doublement. Parce qu’ainsi ces analphabètes connaîtront les bases de leur propre langue. Parce qu’ainsi ces décérébrés connaîtront les bases de l’humanisme. Deuxièmement, s’il n’y a aujourd’hui que 18% de collégiens qui peuvent avoir accès à cette richesse, comment faire en sorte que demain il y en ait 30%, et après demain 100%?

Pourquoi, après tout, le latin serait-il réservé aux bourgeois? Parce que les autres n’ont le droit qu’à une langue de merde et une pensée de merde? Mon collègue Normal a une solution toute simple : au lieu de transformer le latin et le grec en GloEPI-Boulga, on les rend obligatoires, pour tous les collégiens de France et de Navarre! Crac! Si on faisait ça, me demande-t-il, tu crois vraiment qu’ils parleraient plus mal le français et qu’ils seraient plus bêtes?

Je le laisse parler. Au bout d’un moment, Normal finit par se calmer. Même lui n’aime pas trop le mot « obligatoire » en matière d’éducation…

Fool

Ulysse apprend que miss Shah est née de parents pakistanais et norvégiens, excusez du peu. Mais, à part une rude beauté, il ne sait pas vraiment quelle peut être l’influence de cette double origine particulièrement exotique. Notamment sur sa musique, qui sonne très anglaise, râpeuse, intense, lyrique parfois. La jeune dame viendrait de Whitburn, un patelin du nord-est de l’Angleterre qui a l’air d’avoir surtout produit avant elle une tripotée de footballeurs de Sunderland. Est-ce de l’envie de ne pas se laisser piéger dans ce trou perdu qu’elle parle dans « Ville Morose« ? Ou bien de Londres, comme le dit le premier vers? De la capitale et de ses dandys rocks faussement ténébreux, dont elle se moque aussi dans Fool? A elle, on ne la lui raconte pas. Puisqu’on la compare à PJ Harvey ou à Nick Cave, elle ne supporte pas les imitations. Il lui faut de l’authentique.  Kerouac en personne, revenu d’outre-tombe pour lui raconter ce qu’il a vu sur la route des Enfers, aurait du mal à lui arracher un sourire de commisération. Les petits minets d’aujourd’hui n’ont qu’à bien se tenir s’ils ne veulent pas se faire manger tout cru par miss Tigre. Les seuls qui trouvent grâce à ses yeux, ce sont les doux dingues et les vraies excentriques. Mais où se cachent-ils?

« You fashion words that fools lap up
And call yourself a poet
Tattooed pretense upon your skin
So everyone will know it
And I guessed your favorites one by one
And all to your surprise
From damned Nick Cave to Kerouac
They stood there side by side
You, my sweet, are a fool
You, my sweet, are plain and weak
Go let the other girls
Indulge the crap that you excrete »

 

 

Entre les actes

Photo : Laurencine Lot

Ulysse a découvert il y a quelques jours avec une amie « Entre les actes », le dernier roman de Virginia Woolf, écrit en 1941, peu de temps avant son suicide, dans l’adaptation théâtrale que Lisa Wurmser a eu l’excellente idée d’écrire et de mettre en scène (et qui se donne actuellement au « Vingtième Théâtre »). C’est étrange de découvrir un roman au théâtre, surtout quand il concerne le théâtre.

L’intrigue se situe un après-midi de l’été 1939. Dans le jardin des Oliver doit avoir lieu la représentation d’une pièce de théâtre par des paysans (Ulysse apprend qu’elle est inspirée du Pageant, un genre populaire en Angleterre, mêlant des scènes et des intermèdes chantés pour retracer de manière plus ou moins naïve des épisodes de l’histoire du pays). A intervalles réguliers, un avion passe au dessus de la propriété rappelant aux villageois et aux bourgeois assemblés la menace de la guerre qui approche.

Le premier enjeu de cette adaptation d’un roman sur le théâtre, c’est bien sûr la mise en scène de ce « Pageant », qui permet à Virginia Woolf d’évoquer de manière parodique les fondements de la culture anglaise, depuis les pèlerins de Canterbury jusqu’à l’Empire victorien, en passant par l’époque élisabéthaine et les comédies libertines. On peut imaginer qu’en 1941, Woolf règle ses comptes avec le chauvinisme ambiant. Mais la mise en scène de Lisa Wurmser tire ces passages de « théâtre dans le théâtre » moins vers la dénonciation du nationalisme que vers le jeu avec tous les codes du théâtre comique. C’est un peu comme si on assistait à une variation moderne sur « Le songe d’une nuit d’été » (des paysans représentant devant des nobles une pièce naïve, qui, néanmoins, leur parle d’eux et dont le burlesque permet à Shakespeare  une réflexion sur le théâtre). C’est vif, farcesque, enlevé, chanté, les comédiens (dont Flore Lefebvre des Noettes, Nicolas Struve ou Gérald Chatelain) s’en donnent à coeur joie dans la fantaisie débridée. L’élégance des décors et des costumes ajoutent au plaisir.

 

Ulysse  a eu plus du mal avec le deuxième enjeu fort de l’adaptation : l’entrecroisement des monologues intérieurs des spectateurs assistant à cette représentation farcesque, notamment Isa Oliver (sorte de porte-parole de Virginia Woolf), et son mari, Giles, (qui s’apprête à oublier son angoisse de la guerre en la trompant avec une visiteuse de passage, aussi futile que sa femme est grave). Les deux comédiens ont eu plus du mal à entrainer Ulysse dans leurs tourments intérieurs (alors que Woolf semble introduire un rapport très intéressant entre la catastrophe sentimentale qui guette la femme et la catastrophe nationale qui panique l’homme, c’est à dire entre l’intime et le collectif).  Il faut reconnaître que leur partition est délicate. Comment exprimer l’intériorité au théâtre? Question redoutable. Cet entrecroisement de monologues, cette narration polyphonique donne une incroyable profondeur et, en même temps, une extrême fluidité aux romans de Woolf, notamment « Mrs Dalloway » (qu’Ulysse a relu l’année dernière et qui l’a bouleversé, la romancière lui ayant fait ressentir la radicale solitude de ces consciences mais aussi les moments fulgurants où chacune s’approche de l’autre jusqu’à presque, enfin, établir le contact). Ce procédé est, dans les romans, à la fois moderne et poignant mais il fonctionne plus difficilement au théâtre. Dispositif répétitif de ces comédiens qui se tournent vers nous pour monologuer, pendant que leurs partenaires sont censés garder l’immobilité absolue (il a d’ailleurs semblé à Ulysse qu’ils avaient du mal à le faire, ce qui est peut-être simplement un signe que l’effet est difficilement « tenable », surtout avec l’enchaînement des représentations). N’aurait-il pas fallu faire évoluer l’idée pour tenter de retrouver la souplesse du procédé romanesque (ce qui est beau chez Woolf, c’est que les personnages ne sont jamais seuls dans leur solitude, ils sont toujours tournés de manière intense vers le monde, auquel ils tiennent de toute leur sensibilité exacerbée, les hommes comme les femmes, et ils ne situent jamais exactement à la même distance intérieure l’un de l’autre)?

Ces réserves faites, on passe un très agréable et très intéressant moment de théâtre. Ulysse est particulièrement redevable à Lisa Wurmser et à son équipe, en ces temps de conservatisme frileux,de lui avoir rappelé la mélancolique et caustique audace de la romancière anglaise. Toujours aussi moderne, de plus en plus nécessaire.