Hier, mon compère, le professeur Norman
Normal, avait un peu le cafard.
Il corrige des dissertations sur l’amour
et c’est un pensum.
Ils tentent de parler de Stendhal, de Shakespeare, de Proust, de Platon, mais il ne viendrait à l’idée d’aucun de ces jeunes gens de prendre en compte d’une quelconque manière ce qu’ils savent ou ce qu’ils rêvent de l’amour. Ils savent bien que ce n’est pas du tout ce qu’on leur demande.
Et le plus triste, c’est que le professeur le sait tout aussi bien qu’eux.
Mais, quand même, quelle absurdité :
soixante disserts de 10 pages sur l’amour et pas un mot authentique sur l’amour.
Surtout pas !
Mon ami, le professeur Norman Normal, est
arrivé furieux à notre rendez-vous du Jardin. Il venait de passer cette belle
après-midi ensoleillée dans les embouteillages de la région parisienne, convoqué
à l’autre bout du département pour faire passer une épreuve facultative du bac.
Mais ce qui l’a le plus exaspéré, c’est qu’après
avoir examiné les candidats, on lui a demandé de remplir un formulaire, sur
lequel il devait indiquer non seulement sa moyenne mais encore sa note la plus
haute, la plus basse et même « la médiane (si possible) ».
Je suis quoi, moi, me demande-t-il d’une
voix tonnante, professeur de lettres ou de statistiques ? Elles servent à
quoi, ces dizaines de milliers de grilles qui sont remplies chaque année, sinon
à transformer le réel en courbes rassurantes d’adéquation à ce qu’on veut bien
lui faire dire ?
Puis il évoque une rencontre récente avec un collègue danois, qui lui a déclaré avec un sourire d’ironie compatissante : « Nous passons moins de temps que vous à évaluer, alors nous avons plus pour enseigner. ». Je crois me souvenir qu’on trouve une réflexion du même tonneau à propos de la Finlande dans Demain, le documentaire euphorisant de Cyril Dion et Mélanie Laurent.
Mais évidemment, continue Normal, tu te
doutes de ce qu’auraient rétorqué les crânes d’œufs du Grand Rectorat de la
Statistique Universelle à ce foutu Danois : « Pas très sérieux tout ça !
Quand on passe tout son temps à enseigner, il ne vous en reste plus assez pour
calculer la-médiane-si-possible ! »