Je me remets à écrire ce matin. Je suis toujours dans la version courte de la Dérive, ce texte dans lequel je m’épuise depuis deux ans et que personne n’aime. J’écris les didascalies, qu’elles soient à la fois informatives et littéraires. Je trouve l’idée de la neige qui tombe pendant toute la fin, rouge, puis grise, puis noire, puis arc-en-ciel. Cette idée funèbre me rend heureux.
La bande annonce m’avait donné de la
curiosité pour ce film et je n’ai pas été déçu.
Le jeune Steevee (Sunny Suljic,
impressionnant d’énergie spontanée et de finesse) doit avoir douze ou treize
ans. Il est élevé par sa mère, femme seule, aimante mais maladroite. Il admire
son grand frère mais celui-ci le traite avec violence. Alors il se cherche
d’autres liens : il entre en contact avec quatre skateurs, vaguement
marginaux. Il est prêt à tout pour être adopté par leur bande.
Ce qui m’a plu, c’est d’abord le style :
le grain vintage de l’image, le mélange entre les plans d’ensemble (par exemple
quand ils font du skate au milieu de la rue) et les très gros plans sur les
visages. Il faut voir le monde d’un peu trop loin ou d’un peu trop près pour
mieux refuser l’entre deux de l’indifférence. Une façon poétique de filmer le
décor réaliste de l’adolescence américaine, d’en choper l’atmosphère, les
aspirations trash et la mélancolie, qui m’a rappelé Gus Van Sant.
Mais le propos sur l’adolescence est
différent : plus chaleureux, optimiste, moins vertigineux et moins malaisant.
Bien sûr, il y a de la violence, dès le premier plan (surprenant) et jusqu’au
dernier. Ce kid prend des coups. Quand ce ne sont pas les autres ou la vie qui
les lui donne, c’est lui-même qui se les inflige. Comme s’il devait se donner
la preuve de sa résistance.
Mais il y a aussi d’autres moments plus
rêveurs. Les portraits des quatre ados sont dessinés à petites touches, et
chacun d’entre eux devient attachant. Notamment Ray (joué par Na-Kel Smith, la
deuxième révélation du film), une sorte de Basquiat du skate, empreint de
sagesse, capable d’attention à l’autre. J’ai aimé la belle scène d’amitié, où
Ray vient voir le petit Stevee, après que celui-ci se soit senti humilié par
l’intervention de sa mère. Le grand lui parle, le prend au sérieux, et en même
temps l’aide à relativiser en lui racontant l’histoire de leurs trois copains.
Et puis il l’emmène faire du skate, tous les deux seuls. C’est simple et c’est
beau.
Peut-être pas vu de personnage plus inspirant de « grand frère » depuis le Motorcycle Boy campé par un Mickey Rourke à ses débuts dans Rumble Fish de Coppola, au début des années 80, ça fait un bail (et de revoir cette bande annonce, tellement eighties, me fait ricaner aujourd’hui).
Jonah Hill donne sa chance à chacun des
personnages (même au frère ainé) dans les scènes finales. Finalement (c’est la
différence avec Van Sant ?), les personnages se comprennent. Il y a de la
chaleur humaine.
Jonah Hill est un humaniste. Malgré cette
tare, c’est aussi un cinéaste.
Difficile de se représenter que l’auteur d’un tel film soit l’acteur comique et le second rôle grassouillet et délirant de The Wolf of Wall Street. Réjouissante surprise (un interprète se servant de sa notoriété commerciale pour tourner un vrai film d’auteur) qui rappelle le miraculeux Lost River, de Ryan Gosling.
De quoi garder confiance dans le système
du cinéma américain, puisqu’il permet ce genre de vases communicants ?
La serveuse de ce café de Montrouge entre dans la salle avec une grâce déconcertante et file derrière le comptoir comme une belle comète sombre de trente ans : au bout de plusieurs secondes, il comprend qu’elle se déplace sur des rollers.
Le sourire qu’elle s’adresse à elle-même en briquant son zinc dit qu’elle a déjà beaucoup connu de la vie. Même quand elle tombe, et ça lui arrive, elle se relève. Et ça n’est pas ça qui va l’empêcher de roller sa bosse !
Le citoyen Lambda se demande si ce pauvre M. Castaner, en qui il avait jusque là toute confiance, n’est pas la principale victime de ce 1er mai 2019 sous haute tension.
Le ministre de l’intérieur, sous le coup d’une émotions sincère, a tweeté mercredi à 21h 04 : « Ici à la Pitié-Salpêtrière, on a attaqué un hôpital. On a agressé son personnel soignant. Et on a blessé un policier mobilisé pour le protéger. Indéfectible soutien à nos forces de l’ordre : elles sont la fierté de la République. ».
L’AFP mentionne même une attaque « par des dizaines de militants anticapitalistes d’ultragauche black blocs» (n’en jetez plus ).
Aussitôt certains médias comme France Info en rajoutent dans la dramatisation en illustrant la prétendue attaque de l’hôpital par une photo de deux casseurs masqués…
Et notre naïf citoyen Lambda de croire son
ministre : « Ces blacks blocs, se dit-il en se couchant, attaquer un
hôpital, mais il faut vraiment être des cons ! »
Mais c’est lui, mon Lambda, qui découvre dès le lendemain qu’il a été un con de croire à cette fake news ministérielle. Plusieurs vidéos révèlent que « l’attaque » était plutôt le fait de manifestants affolés qui cherchaient à échapper à des lacrymogènes lancés par la police.
Image extraite de la vidéo filmée le 1er Mai depuis le service de réa de la Pitié-Salpêtrière et diffusée sur Facebook par un membre de l’équipe. Captures vidéo Nejeh Ben Farhat
Lambda jure un peu tard qu’on ne l’y prendra plus : « Le soir où M. Castaner nous annoncera le résultat d’une élection, me demande-t-il, ce sera peut-être plus prudent d’attendre le lendemain matin pour aller voir les vrais résultats sur facebook ? »
Les adversaires politiques s’en donnent toute la journée à cœur joie. En tant qu’amateur de beau style, Lambda goûte particulièrement la saillie du porte-parole des députés communistes, Sébastien Jumel : «M. Castaner se sert de la parole ministérielle comme d’un LBD. Mais par Pitié-Salpétrière que le ministre garde son sang-froid, tienne des propos mesurés sur des infos circonstanciées et arrête de dégoupiller des grenades verbales d’enfumage politique. ». Rien de tel qu’une métaphore filée pour dégonfler un ballon de baudruche ?
Mais l’affaire paraît à mon Lambda assez symptomatique du climat actuel et d’une certaine façon de gouverner : un ministre qui pense que sa fonction consiste à dramatiser à outrance le conflit social (la République contre les blacks blocs), à gazer la CGT (le secrétaire général de la CGT, qui nous dit que ce n’est pas un black bloc ?), à ne pas laisser d’échappatoire aux manifestants pris dans la nasse (et si jamais parmi eux il y avait des blacks blocs ?), et enfin à exprimer ses émotions à chaud en dégainant le tweet plus vite que son ombre (vite, shootons les blacks blocs). Lambda déteste les blacks blocs mais il se demande s’ils ne sont pas en train de réussir leur coup le plus fumant : attaquer le cerveau du ministre de l’intérieur ?
Evidemment, cet usage inconsidéré du 140 signes revient dans la figure du représentant de la République, puisque, désormais, les évènements sont filmés en direct, postés sur d’autres réseaux sociaux, et qu’on ne peut plus tout à fait raconter n’importe quoi. Facebook pour démentir la parole ministérielle, me demande Lambda, ce n’est pas le monde à l’envers, ça ?
Mon pote ne sait plus quel homme d’état avait fulminé en son temps : « Un ministre, ça démissionne ou ça ferme sa gueule !» (moi je crois que c’est Chevènement mais je ne suis pas très sûr.). M. Castaner ne devrait-il pas méditer sur les applications nouvelles à donner à cette formule choc ? Un ministre de l’intérieur, éructe Lambda, ça ferme sa gueule et son smartphone tant que ça n’est pas sûr de son fait. Parce qu’un ministre de l’intérieur, ça doit plus qu’un autre garder son sang-froid et être le garant des informations officielles sur les évènements. Enfin, ça devrait. Mais, apparemment, de nos jours, un ministre de l’intérieur, c’est surtout le show runner du western gouvernemental.
Le soir, Bûcheron va regarder Barça-Liverpool dans un pub du 15ième cher à son coeur, qui a changé d’enseigne sans lui demander l’autorisation : il s’appelle désormais « Au Boulot » mais il diffuse toujours les matches sur ses grands écrans.
Bûche s’installe au bar, à côté d’un autre quinquagénaire. Drôle de type : très mince, des yeux cernés de fumeur, il règle d’emblée trois pintes de bière, parce qu’il sait que telle sera sa consommation. Il analyse le match avec la même rigueur mais l’on sent qu’il prend un plaisir très narcissique à régaler les autres consommateurs de sa science du football. Bûbûche et lui sont tous les deux impressionnés par l’ambition du jeu de Liverpool, qui est capable de bousculer le Barça mais qui finit par perdre 3-0.
Le tacticien de comptoir annonce avec trente secondes d’avance où le ballon du coup franc de maître Léo va finir sa course : « Lucarne ».
« Ce petit Messi, constate avec fair-play
l’homme aux yeux cernés, est toujours le plus grand. Pour deux ou trois
ans encore. Et ensuite, que fera le Barça sans lui ? ».
Le Bûcheron et l’inconnu se donnent déjà rendez-vous pour la finale Ajax-Barça, où ils soutiendront l’énergie rafraîchissante de l’Ajax mais applaudiront sportivement à la victoire du Barça.
« Evidemment, me dit Lambda au téléphone, il faudrait aller manifester, ne serait-ce que pour vérifier si, dans la Macronie de la loi anti-casseurs, nous sommes toujours en démocratie. Mais bon, à mon âge, est-ce que j’ai envie de me faire enfermer dans une nasse par des CRS et de respirer du gaz lacrymogène ? J’hésite… Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? »
Une bonne vingtaine de motos de la police passe le long du parc Montsouris : ils sont deux sur chaque moto, un numéro dans le dos. Ils se préparent sûrement pour la manif du 1er mai. Ce défilé interrompu de motards rappelle de mauvais souvenirs des années 80.
Dans le café entrent trois ouvriers en
bleu de travail vert, sur lequel ils portent un gilet jaune. Le serveur, qui a
l’air de les connaître, les apostrophe : « Bonsoir, les gilets jaunes ! ».
L’un des trois, un Arabe jovial, lui répond sur le même ton : « Pourquoi
bonsoir ? Il fait encore jour, il n’est que six heures. Pourquoi vous ne
faites pas comme les Musulmans ? Bonsoir, c’est quand le soleil se couche,
pas avant ! »
Ils se mettent tous à examiner les raisons
de cette confusion dans l’emploi du mot « bonsoir ». Le changement d’heure, l’éclairage électrique,
tout ce qui fait qu’on ne s’intéresse plus au soleil qui se couche et qu’on ne
sait plus exactement quand le soir commence. Puis le serveur conclut : « Vous
feriez mieux d’aller vous cacher avec vos gilets jaunes !
-Mais quels gilets jaunes ? On bosse
nous !
-Oui, oui, mais les flics viennent de passer.
Il y avait au moins cinquante motos. Ils vous cherchent de partout pour vous
taper dessus. Ils ont besoin de s’entraîner pour demain. Faites pas les cons, soyez
prudents ! »
Nous écoutons les représentants de la
nouvelle génération qui nous vantent le multimodal comme le nouveau moyen de
circuler en ville. Donc vélo et transport en commun, dans le RER B jusqu’à
Châtelet puis RER A jusqu’à Vincennes. Arrière des rames un peu petite même pour
une seule bécane, alors tu parles pour deux ; autres passagers qui font la
tronche ; vélingue lourdingue qui se casse la gueule dans les escalators
et qui tient à nous faire plonger avec lui dans le ridicule.
Le déplacement multimodal en région
parisienne tient encore du parcours du combattant et de l’acte de militantisme.
On pourrait peut-être, je ne sais pas,
commencer par réserver entièrement un wagon dans chaque rame du RER ? Ou
bien c’est trop demander ?
Il paraît que les travaux du Grand Paris sont vraiment lancés : est-ce qu’ils vont y penser, ou bien est-ce qu’ils vont faire en sorte que tout le monde soit obligé de venir en voiture prendre les nouveaux métros ?
Lambda a été le seul de tous mes potes à la regarder et il l’a trouvée très décevante.
La seule chose qui lui paraît admirable là-dedans, c’est la façon d’englouglouter une révolte populaire dans l’entonnoir du grand débat pour n’en faire ressortir que ce petit filet d’eau libéral. Ca va peut-être quand même déborder un jour mais ça reste du grand art politicien.
Quant à la politique, les vrais enjeux de ce
début de 21ième siècle, rien. Ces gens-là sont jeunes mais ils sont
vieux.
Quitte à s’inspirer d’une pensée du siècle dernier, Lambda trouve beaucoup plus revigorante celle des Pinçon-Charlot. Il n’est pas loin de partager le coup de gueule anticapitaliste de nos deux chers retraités bourdieusiens.
Musée Tomi Ungerer, rempli de gamins bruyants (sauf… les salles du bas, consacrées à l’érotisme, si bien que même les petits délires SM de maître Tomi paraissent reposants).
L’exposition actuelle permet de mettre en relation deux praticiens impénitents du dessin sous toutes ses formes : Ungerer lui-même, et son diadoque alsacien, tout aussi divers et tout aussi passionnant, Blutch. J’aime ces deux types, qui ne prétendent humblement pratiquer qu’un art mineur mais qui le font avec une ambition majeure. Ce qui fait me jubiler, c’est qu’à la fois ils explorent leur imaginaire personnel et sont en lien avec l’extérieur, avec l’actualité et avec les autres artistes, qu’ils s’approprient pour leur rendre hommage. Deux expérimentateurs permanents que je rapprocherais de Basquiat et Schiele vus l’automne dernier à la fondation Vuitton.
L’expo met en valeur la dimension
satirique de Blutch mais aussi sa dimension poétique, notamment dans ses
affiches de film.
Quant à Ungerer, comment résister à ses grenouilles découvertes par Syl dans la petite boutique du musée, en train d’expérimenter avec un enthousiasme communicatif les variations les plus élastiques du Kama Sutra ?
J’étais un peu fatigué mais ces deux
Alsaciens un peu dingues m’ont redonné la pêche !