Tous les articles par christophe bouquerel

Ecrivain, professeur, je m'intéresse au théâtre, au cinéma, au sport, à la politique, à la poésie,au sel et au poivre de la vie, à son miel aussi.

Phrynê au XIXe siècle (1) : Pradier

(Photo trouvée sur « Wikiphidias »)

I. La première oeuvre célèbre inspirée par Phrynè au XIXe siècle est une sculpture de James Pradier. Exécutée en 1845, elle se trouve désormais au musée de Grenoble. Je la trouve beaucoup plus intéressante que la toile archi-célèbre de Gérôme.

Pradier paraît s’inspirer de l’anecdote antique la plus célèbre concernant Phrynè (qu’il avait peut-être trouvé dans ses lectures, chez un auteur romantique ou directement chez Athénée?) : le moment où elle se déshabille devant tous les Grecs rassemblés pour une fête religieuse sur une plage. Il ose donc se confronter directement avec la célèbre « Aphrodite de Cnide ». Et sa variation n’est pas dénuée d’intérêt. Car il saisit le personnage quelques instants avant Praxitèle : elle n’est pas encore nue, mais commence seulement à se déshabiller. Elle n’est pas encore en train de déposer sa tunique sur le vase rituel mais, la main droite rejetée dans le dos, elle s’apprête à laisser tomber la tunique dont elle vient de dégrafer la fibule, tandis que la main gauche en maintient l’autre pan serré contre son flanc et sa gorge.

(Photo trouvée sur le « Forum Pradier » )

Ainsi Pradier joue avec le regard du spectateur : lorsque tu as le bonheur d’aborder la statue par le côté gauche, tu ne vois presque rien du corps dénudé, le bras plié cache le buste et la tunique dissimule le reste. Il faut passer de l’autre côté pour admirer la jeune Grecque presque entièrement dévoilée : là-bas, le bras rejeté en arrière découvre le sein que la position de l’épaule fait même saillir. La tunique, déjà ouverte, laisse admirer les courbes douces de la hanche, du ventre, de la cuisse, de la jambe à demi-pliée. Tu aperçois le pli de l’aine et le sexe.  C’est ton trajet de spectateur qui est significatif : alors même que, du côté gauche où tu te tiens, tu n’as pas encore vu cette nudité, elle t’excite déjà l’imagination. S’il te semble déjà que la position du côté pudique est la plus troublante (ce bras qui serre encore la tunique contre lui pour dissimuler ses secrets encore quelques instants), tu ne peux t’empêcher de passer du côté dénudé pour la voir. Et c’est bien normal : tu tombes dans le piège que t’a tendu le sculpteur et qu’il s’est tendu à lui-même. Autrement dit, Pradier représente moins le corps féminin nu qu’il ne joue avec le désir du spectateur de le regarder, en lui proposant d’accomplir ce demi-tour, spatial et psychologique. N’unit-il pas ainsi en une seule statue les deux versions de l’Aphrodite inspirée de Phrynè que la tradition prêtait à Praxitèle, l’habillée qui fut exposée dans le temple de Cos et la nue qu’acheta la cité de Cnide?

Peut-être y a-t-il aussi quelque chose de plus moderne dans cette belle variation néo-classique ? Toi qui es fasciné par l’idée de dualité, de trouble vie, tu saisis d’emblée que cette statue cherche à exprimer la double apparence possible d’une même femme : elle est encore l’habillée mais elle sera bientôt la nue, elle est encore la pudique mais elle peut tout aussi bien être l’impudique. Si on la laisse faire, elle peut avec la même grâce et dans le jeu de sa liberté se faire alternativement  l’une et l’autre.

Et le visage?  Simplement l’absence d’expression des imitations de l’antique ou quelque chose d’autre? A quoi songe cette femme qui se déshabille ? A qui ? Pudique ? Honteuse ? Concentrée sur l’énigme de son propre désir? A moins qu’elle ne soit seulement distraite ? Distante et distraite quand on s’apprête à lui faire l’amour ?

II. Jeune romantique de la première génération, celle de la fin de l’Empire, Pradier devint l’un des artistes les plus officiels de la monarchie de Juillet, prix de Rome et professeur de sculpture à l’école des Beaux-Arts.

Un bon gros moustachu aux cheveux longs, qui te rappelle vaguement Flaubert sur ce buste que l’un de ses élèves zélés exécuta juste après sa mort et que tu peux apercevoir au Luxembourg. Mais, sur cet autre portrait, là que je te montre, cette gravure,

 ne lui trouves-tu pas les cernes et les yeux inquiets d’un Gérard de Nerval, à l’aube des nuits où le poète voyait la déesse païenne Isis toujours vivante lever devant lui ses voiles ? Alors lequel des deux moustachus sculpta cette jolie Phrynè, le bon gros satisfait ou le vieux jeune homme au regard inquiet ? Flaubert, qui fréquenta beaucoup son atelier dans sa jeunesse et y rencontra Louise Colet, disait de lui : « un vrai Grec, le plus ancien de tous les modernes, un homme qui ne s’intéresse à rien, ni à la politique ni au socialisme, mais qui, toute la journée, comme un bon ouvrier, la chemise retroussée sur ses bras, est là à faire sa tâche du matin jusqu’au soir avec l’envie de la bien faire et l’amour de son art. ». Le vieux Pradier fut ainsi l’une des projections imaginaires du jeune Flaubert, qui rêvait déjà, en le regardant travailler et en peaufinant dans sa tête l’image de l’humble artiste ouvrier en bras de chemise,  au désengagement total comme seul moyen de se dévouer entièrement à son art.

Dans sa propre jeunesse, le « plus ancien de tous les modernes » avait séduit le jury arthritique du prix de Rome en 1813 grâce à un bas-relief néo-classique, un « Néoptolème empêchant Ulysse de menacer Philoctète », tu parles que tout le monde s’en foutait, lui le premier, j’espère. Mais, comme récompense, il eut le bonheur de passer six années entières en Italie à ne rien faire que copier passionnément des antiques. Il vécut sa jeunesse dans une époque de bouleversements terribles : Waterloo Waterloo morne plaine, le Congrès de Vienne, l’Europe sans dessus dessous, les Cosaques brutaux qui font boire leurs chevaux dans la fontaine du Châtelet, les Rois podagres qui reviennent dans les malles des envahisseurs, la Révolution définitivement enterrée sauf dans le cœur de quelques fous, des centaines de milliers de jeunes cadavres qui pourrissent pour rien sur les champs de bataille napoléoniens, toute une génération de rescapés qui traverse le présent comme un cauchemar insipide, comme la fin de l’avenir et le début du passé, une sorte d’éternel retour létal -et lui, Pradier, il n’est touché par rien de tout ça!  Lui, Pradier, il ne s’intéresse qu’à l’Italie, aux statues, aux femmes anciennes de marbre nu. Il les dessine sur le vif, les aime à la folie, les abandonne aussitôt après les avoir croquées. Dans cette folle débauche, le jeune artiste se mit à l’école du sculpteur Canova, un autre amoureux de l’Antiquité. Par bonheur, ce vice antique est toléré à l’époque et même encouragé par les commandes de l’Etat bourgeois ; James le pousse seulement à un point rarement atteint avant lui. De retour en France, le jeune romantique devient rapidement un officiel mûr, qui gagne sa croûte en parsemant Paris de quelques pompeuses merdes de marbre pensif mais continue surtout à prendre son plaisir en déshabillant de jeunes antiques. Ses académiques putains de rêve, je les trouve jolies, d’un érotisme qui peut encore troubler. Notamment les seins. Assez menus, fermes, bien doux. On sent que notre vieux James modelait cette partie de leur anatomie avec une ardeur toute particulière. Ceux d’Atalante, par exemple, cette coquine qui se penche sur la sandale qu’elle délace et sur les trois pommes d’or.

Ou ceux de l’Odalisque.

Evidemment, la malheureuse est figée dans une position tarabiscotée, qui fait saillir son dos et s’enrouler ses cuises, le sexe opportunément, dans les plis de son vêtement (parce que l’artiste académique restera, quoi qu’il regarde, académique) caché. Seules certaines versions de la Pandore inachevée le laissent parfois voir sous sa tunique impudiquement retroussée, mais à condition que le spectateur-voyeur fasse un pas sur la droite, choisissant lui-même de voir ou de ne pas voir. Pradier poursuit donc, dans cette Pandore qu’il concevait comme un pendant à sa Phrynè, sa réflexion ironique sur le regard du spectateur. Qu’y a-t-il exactement sous les jupes de marbre des filles antiques ? A chacun de se donner sa réponse. J’apprécie à sa juste mesure la rouerie naïve de Pradier, qui avouait ingénument la Grèce et l’Orient comme un réservoir de rêveries érotiques. Saluons-le une dernière fois, notre ami James. Au moins, toutes ces jeunes beautés de chocolat blanc, sur les courbes desquelles il s’exténua tant de nuits, il les trouva délicieuses. Son œuvre n’avait peut-être d’autre justification que le plaisir de la gourmandise mais, l’âge venant, j’éprouve une dilection coupable pour les simples gourmands.

III. Ce Genevois s’appelait en réalité Jean-Jacques mais il devait trouver déjà que porter le prénom de Rousseau était du dernier ringard, tandis que l’anglais faisait plus chic. Il me paraît pourtant l’un des rares, dans ce siècle cultivé mais stupide, à avoir su saisir un reflet de Phrynè. Pas simplement dans la sensualité des courbes mais aussi dans le visage distant. J’aime sa façon d’aborder le mythe antique (ou du moins celle que je lui imagine et qui m’a aidé à me lancer dans mon récit) : en lui prêtant ses interrogations sur la femme moderne. Peut-être cet homme impérieux mais inquiet se demandait-il à qui d’autre que lui pensait sa propre maîtresse quand elle se déshabillait ? L’une des plus connues était une comédienne de second plan, qui avait choisi pour monter sur les planches un prénom romantique, Juliette, et le nom de son oncle, Drouet.

Il lui avait fait une fille qu’il avait reconnue mais elle le quitta pour un prince russe, puis pour un certain Victor Hugo. James épousa alors une femme qu’il croyait fidèle, Louise d’Arcet, et qui lui fit trois enfants, dont deux filles élevées à la Légion d’Honneur. Mais, alors même qu’il parvenait à s’oublier tout à fait en devenant un artiste adulé et ventripotent, il continuait parfois à se demander à quoi pensaient les femmes quand elles se déshabillaient devant lui. Il se découvrit trompé et divorça d’avec son épouse, à une époque où cela ne se faisait guère (on disait qu’elle avait assez couché avec Flaubert, et avec tout ce que Paris comptait d’artistes célèbres, pour devenir quelques années plus tard l’un des modèles officiels de madame Bovary). C’était en 1844. Quelques mois à peine, donc, avant de sculpter Phrynè, sa nudité duale et son visage absent. Ou plutôt quelques mois avant de sculpter une femme gracieuse et offerte et distante, une femme qui fait l’amour mais dont on se demande toujours ce qu’elle en pense vraiment, ce qu’elle cherche vraiment, et de lui donner après coup, sur l’impression hasardeuse d’une lecture, le nom d’une antique putain? Sept ans après avoir ressuscité la belle hétaïre, cet homme typique de son époque mourut lors d’un pique-nique à Bougival, d’une bête apoplexie. Tellement il s’était mis à manger, à oublier son corps, à se gaver de nudités de marbre et à mépriser de tout son coeur les femmes fidèles.

L’Eurozone et la fin de l’idée européenne?

Je ressens beaucoup d’amertume, et même de la colère, depuis la fin des négociations avec la Grèce et la prétendue réussite de cet accord qui n’est qu’un désastre démocratique et un coup d’état libéral, dans la lignée de ceux perpétrés par les « assassins financiers » que décrit John Perkins. Je n’y ai vu que la négation des valeurs sur lesquelles s’était édifiée la communauté européenne, comme le souligne Thomas Piketty. Ou du moins des valeurs dont on avait réussi à nous faire croire pendant longtemps qu’elles étaient au coeur de son projet. Je n’y ai vu nulle solidarité mais du mépris pour la Grèce (et l’on a bien l’impression que ce mépris pourrait facilement devenir celui des Européens du Nord pour les Européens du Sud, sans que l’on sache exactement de quel côté la France se situerait ou serait située par ses voisins d’Outre-Rhin). Je n’y ai vu nul respect de la démocratie mais un mépris pour les consultations populaires et la preuve que les groupes de chefs d’état, de technocrates et de banquiers de l’Eurozone sont plus importants que les citoyens, qu’ils ont seuls voix au chapitre dans le secret de leurs bunkers. Bref, j’y ai vu la confirmation brutale d’une vérité de plus en plus aveuglante depuis quelques années : cette Europe-là, cette Eurozone, n’est plus (ou n’a jamais été?) qu’un  monstre froid (je note aussi cette métaphore de « l’Hydre » qui apparaît chez plusieurs commentateurs). Ce que l’on entend d’ailleurs très bien dans ce terme d’Eurozone, qui limite l’idée européenne à l’espace grisâtre d’une monnaie unique. J’ai été un peu moins lucide que beaucoup d’autres, j’ai refusé pendant longtemps d’y croire. J’aimais bien me dire Européen. Dans ma génération, celle qui est née dans les années 60 et qui est arrivée à la citoyenneté dans les années 80, celle qui était encore jeune au moment de la Chute du Mur, l’Europe était le dernier grand rêve. Mais je crois qu’il est bien mort, cette fois. Et d’une mort assez moche. Je regrette aujourd’hui d’avoir voté oui au traité de Maastricht et je me jure de ne plus jamais me déplacer pour une seule de ces pseudo-élections européennes. Tout simplement, ces institutions, ces grands buildings prétentieux de Bruxelles, cela ne me concerne plus. Cette « Eurozone » des deux croque-morts, Merkel et Hollande, qui se satisfait très bien des paradis fiscaux mais qui n’est pas capable de concéder la moindre place à Varoufakis, cela ne me concerne plus. Dommage.

La constellation du Chien

Bénédicte, la libraire d’Actes Sud, et Myriam, mon éditrice, m’ont fait découvrir ce premier roman de Peter Heller, paru en 2012 sous le titre The Dog Stars et publié en 2013 chez Babel. Je ne regrette pas d’avoir suivi leur conseil, car j’ai adoré, comme beaucoup d’autres lecteurs avant moi, ce roman d’anticipation bizarre et prenant, à la fois réaliste et poétique. D’un point de vue personnel, ce hasard tombait bien : il m’a permis de lancer idéalement mon exploration des imaginaires de fin du monde.

Si l’on raconte l’histoire, on a l’impression de se retrouver dans un univers à la Mad Max. Cela se passe au fin fond du Colorado 9 ans après la pandémie qui a entraîné la Fin de Tout. On suit l’un des rescapés, Hig. Il survit sur un ancien aéroport, et fait équipe avec Bangley, une sorte d’ancien Marine taiseux et surarmé. Ils ne sont pas vraiment copains mais ils se complètent bien : Hig fait des vols de repérage sur un vieux Cessna et Bangley élimine impitoyablement tous les rôdeurs qui se présentent. Hig a un chien aussi, Jasper (beaucoup plus doué que Bangley pour les relations humaines). Et des souvenirs. On est donc dans un monde d’après la civilisation, où rien ne reste de l’armature de la société, où la vie est limitée à la survie et à des scènes d’affrontement hyperviolentes entre rescapés. Mais, à la différence de Bangley, Hig ne s’en satisfait pas : il a envie d’aller voir ailleurs s’il reste des humains…

Car l’originalité du roman, c’est la personnalité du narrateur. Pêcheur, chasseur, pilote d’avion, jardinier, charpentier, amateur de poésie chinoise. D’une drôlerie, d’une mélancolie, d’une poésie folles. Déjà décalé dans le monde d’aujourd’hui, il l’est encore plus dans ce monde apocalyptique de demain. A la différence de Bangley, il croit encore à la « connexion », avec les choses, avec les êtres, les animaux, les humains inconnus. Je te laisse découvrir de quelle manière farfelue, erratique et profonde, il va découvrir de quoi et de qui réinventer le monde. C’est ce mélange détonnant entre un univers hyperviolent et un narrateur poète qui fait le charme puissant de ce premier roman. Brautigan qui réécrirait Mad Max, si tu vois ce que je veux dire.

Et puis un style, magnifiquement rendu par la traduction de Céline Leroy.  Un ton, une voix, une attention hyperaigüe aux détails et des embardées dans l’imaginaire, une façon très curieuse de noter les dialogues ou de laisser les phrases en l’air, un mélange entre le registre de la conversation et d’autres beaucoup plus raffinés, l’efficacité des scènes d’action et la façon de prendre son temps pour décrire la netteté rassurantes des paysages apocalyptiques vus d’avion, la pêche en pleine rivière ou la résilience des forêts. De belles scènes d’amour aussi, que j’ai appréciées en amateur, bien crues et bien lyriques. Tout ce que j’aime dans la grande littérature américaine : le lyrisme du réel.

Tu peux lire aussi la critique de François Xavier sur le « Salon Littéraire », aussi enthousiaste que moi. Je n’oublierai pas La constellation du Chien, et j’attends avec impatience de lire son deuxième roman, The painter, dont la traduction, si j’ai bien compris, doit sortir cet automne.

A Rock Star Bucks A Coffee Shop

Un petit coup de pub gratuit pour Monsanto et Starbucks, de la part de ce cher vieux hippy de Neil Young et de ses nouveaux petits camarades de Promise of the Real.

If you don’t like a rock star bucks a coffee shop
Well you better change your station cause that ain’t all that we got
Yeah, I want a cup of coffee but I don’t want a GMO
I like to start my day off without help of Monsanto
Mon-san-to, let our farmers grow
What they wanna grow

Si tu n’aimes pas qu’une rock star tape sur une chaine de cafés
Il vaut mieux que tu changes de station parce que c’est pas la seule que nous ayons
Je veux bien une tasse de café mais je veux pas d’OGM
J’aime bien commencer ma journée sans l’aide de Monsanto
Mon-san-to laisse nos paysans semer
Ce qu’ils veulent!
From the fields of Nebraska to the banks of the Ohio
Farmers won’t be free to grow what they wanna grow
If corporate control takes over the American farm
With fascist politicians and chemical giants walking arm in arm
Mon-san-to, let our farmers grow
What they wanna grow

Des champs du Nebraska aux berges de l’Ohio
Les paysans ne seront pas libres de semer ce qu’ils veulent
Si la grande industrie prend le contrôle des fermes américaines
Avec des politiciens fascistes et des géants de la chimie marchant bras dessus bras dessous
Mon-san-to laisse nos paysans semer
Ce qu’ils veulent!

When the people of Vermont voted to label food with GMOs
So they could find out what was in what the farmer grows
Monsanto and Starbucks grew the Grocery Manufacturers Alliance
It sued the state of Vermont to overturn the people’s will
Monsanto — and Starbucks — mothers want to know
What they feed their children
Mon-san-to, let our farmers grow
What they wanna grow

Quand le peuple du Vermont a voté un label pour la bouffe OGM
Afin que l’on sache ce qu’il y avait dans ce que semaient les paysans
Monsanto et Starbuck ont semé l’Alliance des Industries de l’Alimentation
Et elle a fait un procès à l’état du Vermont pour rejeter la volonté du peuple
Monsanto -et Starbucks- les mères ont envie de savoir
Ce qu’elles donnent à leurs enfants
Mon-san-to, laisse nos paysans semer
Ce qu’ils veulent!

L’ensemble de l’album, « Monsanto Years », dépote bien. Du bon vieux rock bien électrique, bien carré, bien accrocheur, bien engagé. Sorti tout droit, pour mon plus grand bonheur, des années 70. Dans les ballades, par exemple la belle « Wolf Moon », la voix du Loner a plus que tendance à déraper, mais ce n’est pas grave, ça fait plaisir de voir comme ce septuagénaire est toujours sur la brèche. Et comme la perspective de la grande bagarre à mener contre les marteaux de l’industrie pour défendre la fragile maison commune a l’air d’avoir resserré son énergie. Autre protest song à écouter en boucle en allant aux manifs cet hiver lors de la COP21, la chanson qui donne son titre à l’album : « The Monsanto Years » (j’adore la façon dont, dans toutes ces chansons, il fait sonner avec une ironie lyrique le beau nom honni de Monsanto). Ce qui prouve qu’armé de bons sentiments, on ne fait pas toujours de la mauvaise musique…

(PS : la traduction a été établie avec l’aide de Mlle Manon Murray, que je remercie chaleureusement. Etant donné que, d’après mes souvenirs, elle n’aime que Britney Spears, elle a dû être surprise d’aider son vieux professeur de français à traduire du Neil Young. Comme quoi la pratique des langues mène à tout. Comme quoi aussi, contrairement à ce qu’on dit, les jeunes d’aujourd’hui sont plein de bienveillance envers les papis…)

La Première Femme nue : le sacre de la beauté

Belle critique de François Xavier sur le site du Salon Littéraire : elle me plaît beaucoup parce qu’il ne fait pas de ce roman un péplum désuet mais repère bien les motivations actuelles qui m’ont poussé à l’écrire. Un lecteur tonique et engagé!

La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)
La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)

La Grèce. Fortement d’actualité depuis plus d’un an mais, n’en déplaise aux tyrans du FMI et aux caciques du ministère de l’Education nationale, elle fut, est et sera toujours l’un des berceaux de l’humanité, notamment celui qui modifia en profondeur l’univers de l’Art. Il n’y a donc aucune raison pour la rayer des cadres. D’ailleurs, Christophe Bouquerel, sans en oublier sa langue et sa pensée, nous rappelle que c’est bien d’Athènes que jaillit à la face du monde la toute première femme représentée entièrement nue dans sa beauté première.
Jeune prostituée qui croisa le regard du sculpteur Praxitèle en quête d’un modèle pour son projet de statue de Lêtô : insolente et indolente, aux yeux crachant littéralement le feu, cette sauvageonne au tempérament de braise irradia le jeune maître en quête d’absolu. Seize ans à peine mais déjà intrigante, elle joua son va-tout crânement et, perfide, empoisonna l’âme de l’artiste au point qu’elle participera à son élévation : ces deux-là allèrent révolutionner et la cité et la sculpture !

 

Surnommée le crapaud (Phryné), sans doute à cause de sa peau bistre, cette scandaleuse hétaïre ne fut pas qu’un modèle sublime mais aussi une prêtresse et une muse politique, partageant le destin de l’un des premiers pères de la démocratie qui osa s’opposer aux Macédoniens. Une barbare venue de Perse sacrée la plus belle femme de la Grèce Antique ?
Il n’en fallait pas plus pour que Christophe Bouquerel se lance dans l’aventure, frappé par la grâce de son visage, après avoir contemplé  la Tête Kaufmann, une copie de Praxitèle exposée au Louvre, mais aussi par le reflet qu’elle proposait entre cette société disparue et notre époque…
Un monde habité par le sacré, en quête permanente de beauté, conscient d’arriver à une croisée des chemins, et refusant d’affronter la réalité en continuant les banquets et les jeux, s’opposant à la modernité, qui n’est pas sans rappeler nos sociétés d’aujourd’hui déchirées par l’indécision et la perte totale de repères.

Cette femme romanesque par nature, moderne par essence, nous vient par la magie d’un livre-tout monumental qui relève à la fois de la fresque historique, de l’étude hagiographique, du conte de fées, du roman de guerre… Les superlatifs ne manqueront pas pour vous accompagner après sa lecture, et en parler à vos amis, les poussant irrémédiablement à oser s’attaquer à cette montagne de papier qui cache bien des trésors.
Papier bible et grand format pour enchâsser ces mille deux cents pages denses mais fluides, érudites mais vaporeuses grâce au style précis, posé et envoûtant que Christophe Bouquerel utilise pour peindre la vie de cette femme extraordinaire qui traversa les siècles au point que l’on retrouve la belle Phryné dans une toile de Gérôme ou des poèmes de Baudelaire.

Alors pourquoi tant de haine envers la Grèce ces temps-ci ? Peut-être, justement, par ce qu’elle se fiche du matériel et tente de demeurer sur l’écho de sa légende : beauté et divinité célébrées quoi qu’il en coûte… Or, si nos gouvernants falots et soumis en arrivent à imposer aux enseignants l’étude de l’islam obligatoire et celle du christianisme médiéval facultative, l’abandon des langues anciennes (alors que dès les premières pages il saute aux yeux ce que l’immense richesse de notre langue doit à la culture grecque !),  il demeure un contre-pouvoir fulgurant et tout aussi puissant : l’édition. Ainsi il en va d’Actes Sud depuis des années, qui osent publier des livres importants, indispensables, piliers de notre Histoire qui se meurt de perdre sa mémoire et d’avoir honte de ce qu’elle a accompli. Ce livre-ci rentre donc de plain-pied dans la résistance au projet d’annihilation de notre civilisation par des bureaucrates asservi au Capital.
N’oublions jamais la phrase de l’historien tchèque Milan Hübl que l’on devrait méditer : « Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever leur mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Puis quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, leur invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. »

Alors, plutôt que de lire un énième polar ou un navet sur la CIA et la guerre contre le terrorisme, cet été, bien calé dans votre hamac, transat, matelas bord de mer, amusez-vous tout autant en vous instruisant, régalez-vous de splendeurs, frissonnez en découvrant les légendes et les batailles d’antan, imaginez les joutes verbales dans le petit théâtre de Delphes ou les orgies à Corinthe ; bref, lisez intelligent, lisez vrai !

 

François Xavier

 

Christophe Bouquerel, La Première Femme nue, Actes Sud, mai 2015, 1200 p. – 27,00 euros

Bio

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« Christophe Bouquerel est né en 1962.

Après Normale Sup et une agrégation de Lettres, il enseigne le français, le théâtre et le grec ancien dans un lycée de la région parisienne.

Romancier, il est l’auteur de La boîte à orages (édition du Panama, 2007), Ce n’est qu’un début (Actes Sud, 2009) et La première femme nue (Actes Sud, 2015). »

Tout ceci est très extérieur. Si j’essayais d’être plus personnel? Au fil de ma vie, comme ça me vient:

Photo blog
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Je suis né en 1962, à Thonon. Je n’ai jamais vécu en Haute Savoie mais j’ai passé tous mes étés d’enfant et d’adolescent au bord du lac Léman. Ce lieu est lié pour moi à mes grands-parents, à une conscience du temps familiale dépassant le strict vécu individuel, et qui s’étendrait en ce qui me concerne à la première guerre mondiale.

J’ai habité à Lyon jusqu’à l’âge de 21 ans. La place Bellecour a été longtemps le centre de mon univers, des légendaires parties de football dans l’enfance jusqu’aux ballades hallucinées d’une adolescence solitaire. Scolairement, j’ai fréquenté, sur la colline de Fourvière puis dans la Presque Île, les différents établissements du Centre Saint Marc, une école jésuite (ils forment, dit-on, les meilleurs athées mais ont dû se contenter dans mon cas d’un agnostique de bonne composition). Puis l’hypokhâgne et la khâgne du lycée du Parc. Je n’ai pas vu grande différence entre cette école privée et ce lycée public formant l’élite lyonnaise. Je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenir à l’élite lyonnaise et je crois n’avoir laissé, dans ces différents établissements, que le souvenir d’un élève assez doué mais rétif, enfermé dans son monde intérieur. Le football m’aidait un peu à en sortir : le jeune bourgeois que j’étais traversait toute la ville pour aller jouer dans un club populaire de Vénissieux.

Puis je suis « monté » à Paris, au lycée Molière : celui-là, je l’ai tellement peu fréquenté que je suis bien certain de n’y avoir laissé aucun souvenir. Quelques filles, pourtant, plus vivantes que moi.

En 1984, j’ai fini par intégrer l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Une école prestigieuse, qui n’a eu que très peu à se féliciter de mon passage. J’y ai bien animé une soirée de façon incongrue mais mon apport intellectuel y a été nul. Je me souviens seulement d’y avoir croisé des gens brillants, aussi bien dans le domaine scientifique que littéraire. Et, pour les plus profonds d’entre eux, sachant jeter un pont entre les deux. J’y ai lu Nerval aussi, et Kundera. Découvert le cinéma de Rohmer. C’est à peu près tout. A cette époque, l’agitation gauchiste des années 70 était retombée, j’avais l’impression d’arriver trop tard. Le groupe le plus actif, le plus bruyant, le plus vivant, était celui des « homos », tous ces jeunes gens studieux qui faisaient leur coming out joyeux. C’était juste avant le sida. Il y a eu aussi « Touche pas à mon pote », et puis quelques grandes manifestations, dont celle qui a coûté la vie à Malik Oussekine. A ce moment-là, moi qui me voyais bien célibataire, j’ai rencontré la femme qui partage encore ma vie aujourd’hui (« ça fait déjà un fameux bail »). Quelques années après, à ma grande stupéfaction, je me suis mis à lui faire des enfants. Mes précieux. Je n’en dirai pas plus.

Accessoirement, j’ai raté puis j’ai réussi l’agrégation de lettres classiques, en 1987. Depuis ma vie se partage entre l’écriture et l’enseignement. J’ai commencé à enseigner à des étudiants souvent plus âgés que moi, aujourd’hui j’ai l’âge d’être le père de mes lycéens. Ils me maintiennent en contact avec la jeunesse, et mes propres 17 ans.

En 1987, je suis parti faire ma coopération au Japon, à Tokyo. J’y ai passé dix-huit mois. Je n’ai pas beaucoup appris le japonais mais j’ai eu le temps de me sentir flotter à la surface de l’Empire des Signes. A cette époque-là, Tokyo fascinait les Français comme l’incarnation même de la mégalopole hypermoderne. Il y a avait ça bien sûr, le métro de Shinjuku, mais j’ai été surtout sensible à la douceur désuète de Kagurazaka, la « Colline du Plaisir des Dieux », où j’habitais.

A mon retour en France, en 1989, j’ai commencé un travail de recherche sur le théâtre grec et un monitorat à Paris X Nanterre. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à dévier de mon itinéraire tout tracé d’intellectuel et de futur prof d’université. Au lieu d’écrire ma thèse, j’ai créé une petite troupe de théâtre, l’AThéA, avec des étudiants et des amis. J’y faisais le chef de troupe, l’auteur, le metteur en scène. Dans ces deux dernières fonctions, je n’étais qu’un imposteur. Je ne savais pas diriger les acteurs, et je n’avais pas « l’oeil » d’un metteur en scène. Ce qui me fascinait dans le théâtre, et qui me fascine encore aujourd’hui, où je continue à monter un spectacle chaque année avec mes lycéens, c’était la dimension collective de l’aventure. Le contraire de cette nécessaire solitude du romancier. Le problème, c’est que mes comédiens avaient vingt ans, et moi trente. Déjà père de famille. Une deuxième fois, l’impression d’être en retard. Au bout de quelques années, j’ai fini par me rendre compte que je n’avais aucune envie d’être un chercheur et aucun talent de metteur en scène. En 1995, j’ai sabordé la petite compagnie de théâtre et j’ai demandé ma réintégration dans le secondaire. Je me suis retrouvé brutalement dans la vraie vie : un collège, à Montrouge, puis à Mantes. Quelques autres établissements plus ou moins difficiles de la région parisienne.

Années très dures, d’un point de vue personnel. L’impression d’être coupé de la création. De passer à côté de mon destin. Mais années très formatrices, pour ce que j’y ai découvert de la société française et des adolescents. En 2001, au moment de quitter le collège, j’ai décidé d’écrire mes réflexions sur ce que j’avais vécu. L’essai, à ma grande surprise, est devenu un roman. La boîte à orages (symbole du collège). L’histoire d’un prof désinvesti, qui, en rencontrant une collègue un peu trop investie, se met à s’intéresser de nouveau aux jeunes âmes orgueilleuses qui lui sont confiées. J’ai mis deux ans à l’écrire et quatre à trouver un éditeur. Il a fini par être publié (c’était une grande joie, après une décennie de traversée du désert dont j’étais le seul à être conscient) : en 2007, aux éditions du Panama, qui venaient de se créer. Et qui, d’ailleurs, ont fait faillite dès 2009 (mais il me semble que la crise bancaire a joué un plus grand rôle que la sortie discrète de mon roman dans cet échec).

J’avais écrit un deuxième roman, Ce n’est qu’un début, dont je voulais qu’il paraisse en mai 2008, au moment du quarantième anniversaire de mai 68, que je comptais célébrer à ma manière sardonique. L’histoire délirante d’Ernesto-Léon, fils de soixante-huitard ayant toujours détesté mai 68 et qui va se trouver plongé, par une rupture du continuum spatio-temporel due à l’ingestion de quelques verres de Pomerol en trop, en plein milieu des Evénements. L’occasion pour moi de régler mes comptes, mes comptes d’agacement mais aussi de fascination, avec cette période que je n’ai pas vécue. Malheureusement, Ernesto-Léon a trouvé le moyen d’être en retard même sur la commémoration : après l’échec de Panama, il m’a fallu trouver un nouvel éditeur, et le roman n’est sorti qu’en septembre 2009, dans l’anonymat le plus complet. Il m’a quand même valu de rentrer chez Actes Sud, et de faire la connaissance de Myriam Anderson, mon éditrice, qui a une indulgence coupable pour mes dingueries, puisque cette année 2015, je suis ressorti du silence qui m’avait englouti pour lui apporter un roman sur l’Antiquité de plus de mille pages.

Depuis 2002, j’ai posé mon cartable de professeur au lycée Rabelais de Meudon, dans une banlieue plus bourgeoise que celles que j’ai fréquentées pendant mes années collège. J’y suis chargé des cours de français, de grec, et de théâtre. Bref, de tout ce qui est considéré comme démodé, dépassé, inutile, gratuit, par la plupart des gens sérieux. Bref, de tout ce que je considère, moi, comme totalement essentiel, tant pour ma survie personnelle que pour celle de mes élèves. J’essaie de développer à la fois leur rigueur intellectuelle et leur goût de créer. En retour, ils m’apprennent à ne pas oublier qui je suis.

La première femme nue sur les montagnes suisses

Joëlle Brack
Edelweiss, juillet-août 2015

La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)
La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)

L »Aphrodite de Cnide a un nom, Phrynè, et une réputation étrange : elle est la première figure féminine entièrement nue de la statuaire grecque, révélée  dans toute sa beauté au IVe siècle avant J.C.  par le talent du sculpteur Praxitèle, également son amant. Lui comme tant d’autres, car la  jeune captive réduite à la prostitution allait devenir la plus brillante et célèbre hétaïre d’Athènes, rivalisant de courage et d’esprit avec les citoyens les plus fameux de son temps,  ses clients.

D’une plume foisonnante et remarquablement érudite, mais sans pédanterie, Christophe Bouquerel brosse un tableau époustouflant de la vie antique – intellectuelle ou misérable- et rend la parole à une femme lumineuse et étonnante qui se fit marbre pour résister à la misogynie et flamme pour inspirer son artiste.

Un extraordinaire «pavé» à dévorer au soleil!

Le sculpteur et la putain

Daphné Bétard
« Beaux Arts » magazine juillet 2015

La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)
La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)

« Il s’appelle Praxiteles.  ll a 25 ans, presque dix de plus que moi. Si je ne suis qu’une petite putain anonyme, lui n’est qu’un jeune artiste prometteur. »

Certains auteurs sont trop souvent bridés par le poids de l’histoire et peinent à en tirer parti. Chez Christophe Bouquerel, c’est tout le contraire. L’auteur a puisé sans scrupules dans les sources de la Grèce antique pour écrire en toute liberté la relation amoureuse du sculpteur Praxitèle et de la courtisane Phrynè, beauté féminine sans égale qui lui aurait inspiré l’Aphrodite de Cnide, nu le plus célèbre de l’Antiquité. Du sexe, de la violence et des larmes, un brin de philosophie, de rites païens et quelques séances de pose dans l’atelier de l’artiste font le sel de cette fresque étourdissante vue à travers les yeux d’une jeune héroïne sulfureuse prête à tout pour maîtriser son destin.

D.B.

La Première Femme Nue par Christophe Bouquerel éd. Actes Sud • 1188 p 27 e