Archives pour la catégorie Le train en marche

Blog

NOTRE-DAME DES RICHES

Mardi 16 avril 19

Au petit matin, tandis que je me lève et que Trump en est déjà à son cinq-centième tweet d’une journée ordinaire, les pompiers ont réussi à préserver l’essentiel : les deux tours et la façade.

L’un des trésors les plus précieux de la cathédrale était invisible.

J’apprends que cette charpente était surnommée « la forêt » car chacune de ces innombrables poutres était faite d’un chêne séculaire. Elle a traversé huit siècles miraculeusement sans subir d’incendie et c’est cette nuit qu’en quelques heures elle brûle.

Pourquoi suis-je ému ? Ce ne sont que des troncs d’arbre, n’est-ce pas, ce n’est qu’un monument.

Mais cette cathédrale n’est-elle pas le symbole d’un monde, lui aussi familier, immense et fragile rempli de chênes et peuplé d’éléphants, que nous laissons crever ? Je me sens malheureux, impuissant et vaguement responsable à regarder partir en fumée l’image d’un monde que je n’ai pas su protéger.

Pourtant, je savais qu’il était précieux.

Je redoute que ce que je croyais éternel ne disparaisse en quelques heures, me laissant appauvri. Car le lien spirituel à un passé que nous pouvons dire nôtre est l’une des seules vraies richesses.

A propos de richesse, dès le lendemain de la catastrophe, on pense à donner pour reconstruire. Nos chers milliardaires font même assaut de générosité médiatique. Pinault donne 100 millions d’euros, LVMH 200 millions, la mairie de Paris 50 millions, et la région Ile de France 10 millions.

Ces montants claironnés, au lieu de me rassurer, m’exaspèrent. Tout notre début de 21ième siècle se dit dans le rapport entre ces quatre chiffres. Une société qui fonctionne bien ne devrait-elle pas fournir les données inverses : la puissance publique capable de mobiliser des centaines de millions d’euros et les fortunes privées quelques millions (ce qui serait déjà largement suffisant)?

Il manque un cinquième chiffre :  celui des dons de tous les anonymes comme moi. J’aimerais qu’ils soient tellement faramineux que nous n’ayons pas besoin de ces milliardaires qui s’approprient la reconstruction de nos symboles comme ils se sont appropriés le reste. Mais je sais bien que c’est le contraire : ce sont eux qui n’ont plus besoin de nous pour détruire et reconstruire le monde. Et ce depuis déjà des décennies.

NOTRE-DAME, TRUMP ET MOI

Lundi 15 mars 19

Un vieux fumeur nous montre de loin les grues du port du Havre et nous raconte le travail des dockers modernes qui déchargent en quelques heures 21 000 containers de monstres flottants de 400 mètres. Il se perd dans des détails techniques mais, en se perdant, il arrive presque à me faire ressentir ce monde ingrat qu’il a sûrement aimé.

Le soir nous regardons stupéfaits sur nos téléphones portables Notre-Dame en train de brûler.

J’ai spontanément envie de pleurer. Mais je me retiens : je ne suis pas sûr que je parviendrais à éteindre la cathédrale de mes larmes.

Pourtant, le président américain Donald Trump et moi nous refusons de nous résigner. Alors nous conseillons aux pompiers français de se bouger un peu les fesses et d’envoyer fissa les Canadairs ! Le président Trump et moi, nous sommes des pompiers tellement lamentables que, si l’on nous écoutait, on ferait s’écrouler l’ensemble de l’édifice que nous prétendions sauver. Le président Trump (et pas moi, heureusement) est censé être l’un des pompiers du monde en feu : il a des conseillers mais il ne les écoute jamais ; il préfère tweeter ses émotions, ça prend moins de temps.

Par bonheur, les pompiers français n’ont pas le temps de lire les tweets du président du monde ni les miens. Ils préfèrent analyser la situation. La tête froide, ils concluent que l’inestimable toiture n’est pas sauvable. Une dizaine rentre à l’intérieur, où personne ne les voit, ni Trump ni moi ni les autres cons dans notre genre. Ni même les badauds. Les soldats du feu luttent pour faire baisser la température et sauver les œuvres d’art. Puis il paraît qu’un drone  articulé de 500 kilos prend le relais. Je ne sais pas à quoi ressemble cette chose mais je me dis que ce Quasimodo de métal s’agitant dans la fournaise à notre place pour sauver des reliques aurait peut-être fait rêver Victor Hugo.

Amour et psychE

Ebloui par la beauté visuelle de ce spectacle.

Pour raconter l’histoire d’Amour et Psyché, Porras mêle Apulée à des extraits de la comédie-ballet de Molière. Le récit de l’auteur latin est proche encore des contes de la littérature orale : on y trouve Vénus en marâtre et des épreuves initiatiques imposées à la jeune femme. C’est une occasion pour Porras de plonger dans un archaïsme parodique (en contrepoint de ce qu’il avait voulu faire il a déjà de nombreuses années avec Les Bacchantes d’Euripide, le spectacle où personnellement je l’ai découvert le créateur du Teatro Malandro). Quant aux scènes rimées de Molière, elles montrent les deux sœurs jalouses, jouées ici par des travestis délirants, et un Amour en Louis XIV à perruque dans un Versailles enchanté. Il y a de jolies choses : notamment, lorsque Psyché découvre l’amour sans comprendre tout à fait ce qu’elle éprouve, on croirait entendre Agnès au début de l’Ecole des femmes. Mais enfin, ce n’est pas le texte le plus profond de Molière. Porras a raison de s’en amuser, et d’en faire un prétexte pour jouer avec les codes d’un classicisme de pacotille. Ah oui, une touche (légère) de modernité : à la fin, lorsque Psyché se réveille de la mort et retrouve Amour, celui-ci n’est plus qu’un homme d’aujourd’hui, déplumé et fragile. Va-t-elle l’accepter, sans son apparat ? Elle ne s’interroge qu’un instant.

Qu’est-ce que ce mythe peut nous dire aujourd’hui sur le désir, sur le tabou, sur la réalité du sexe, sur la transgression, sur la frustration, sur la perte et le travail du deuil ?

Pas tout à fait sûr que Porras réponde à la question. Ni même qu’il ait envie d’y répondre. Ce qui l’intéresse peut-être, c’est simplement (mais ça fait déjà tout un théâtre) de mettre cette histoire en images. De faire jouer ses comédiens à jouer ces textes classiques.  Faire d’un mythe une féérie jubilatoire.

Quand Porras s’amuse, c’est drôle et c’est beau. Il manque peut-être la cruauté de L’Eveil du printemps ou la férocité sarcastique de La Vieille Dame, mais ça suffit largement à combler le spectateur le plus rétif.

SYNONYMES

Ulysse a été bluffé par ce film, dès la scène de départ : le jeune Yoav, ayant fui Israël, échoue dans un grand appartement bourgeois parisien où il manque mourir de froid. Dès le début, l’on se demande où l’on est : dans un récit réaliste, fantastique, ou dans un conte initiatique ? Et ça va continuer ainsi tout le film, qui suit plusieurs pistes : il y a d’abord les relations d’un trio amoureux, à la Jules et Jim, entre Yoav, le « jeune coq » israélien, et un couple de Français bobos de son âge, un fils de famille qui rêve d’écrire et une styliste délurée. Mais ce n’est pas ce qui a le plus intéressé Ulysse, les motivations des personnages lui ayant paru parfois confuses ou volontairement incohérentes.

Ce qui l’a scotché, c’est la façon dont Nadav Lapid aborde le thème de l’identité : ses personnages, Yoav et les compatriotes border line qu’il fréquente vivent, avec une intensité qui confine à la dinguerie, tout le prisme de l’identité israélienne contemporaine, du rejet radical de soi jusqu’à la rage de se revendiquer malgré tout Juifs, au milieu de ceux qui sont considérés alors nécessairement comme des ennemis ou comme des lâches. Les héros de Lapid sont remplis à déborder d’histoires de violence, leur propre passé de soldats et celui de leurs pères, mais ils ne savent pas s’ils sont des héros de l’Iliade ou les marionnettes d’une farce. Alors ils donnent leurs histoires à leurs amis d’ici, pour que ceux-ci les racontent à leur place. Et puis ils les leur reprennent.

Mais tout aussi intéressant pour nous est le regard décalé et survolté que Lapid porte sur le spectacle de la France, qu’il scanne d’un œil amoureux mais vachard : le métissage, la froideur, la décadence, la pleutrerie les valeurs laïques, leur grandeur, leur bêtise. Plusieurs scènes d’un comique brutal se sont imprimées telles quelles dans la mémoire d’Ulysse : le métro, les cours de français pour candidats à la naturalisation, les cafés.

Des cages d’escalier désertes d’immeubles bourgeois. Des bureaux où des hommes se battent comme des soldats ou comme des gamins. Il y a une idée de cinéma à chaque séquence, qui fait qu’on ne sait jamais où elle va nous embarquer. Lapid a une façon bien à lui de filmer ne serait-ce que les rues de Paris, son personnage les yeux rivés sur le trottoir pour ne pas voir la beauté autour de lui, ni la banalité, et l’on entend comme jamais les bruits brutaux de la circulation. Tout est plus bruyant, plus rapide, plus intense.

Enfin, l’interprétation de Tom Mercier, qui parcourt tout le film en érection physique et mentale.

Deuxième choc cinématographique de l’année après La Favorite. Deuxième leçon de style.

LE QUOTIDIEN

(25-31 mars 2019)

1.

Agnès Varda est morte aujourd’hui, à l’âge de 90 ans. Elle est restée l’esprit clair jusqu’au bout, tournant un documentaire (que je n’ai pas vu) il y a encore quelques mois et s’exprimant à la radio. Elle a éclairé de sa petite flamme d’artiste jusqu’à l’instant de s’éteindre et c’est beau.

Ulysse se souvient de son éblouissement, lorsque, dans sa jeunesse, il avait découvert Cléo de 5 à 7, l’audace narrative de cette déambulation d’une femme angoissée et joyeuse à travers les rues de Paris jusqu’au parc Montsouris. D’une telle spontanéité qu’il avait eu l’impression de voir ressurgir devant lui, qui ne les avait pas vécues, les années 60. Celui des films de la Nouvelle Vague qui a le moins vieilli ?

Lambda, lui, se souvient des Glaneurs et la Glaneuse. L’acuité et la noblesse de ce regard posé sur des gens qu’il n’avait jamais vraiment regardés. Une façon modeste mais subversive de faire de la politique.

Les plages d’Agnès, que le professeur Normal se réjouissait de faire découvrir à ses élèves de Lycéens au cinéma il y a quelques années. Ils avaient détesté. Choqués par le lent travelling arrière révélant le sexe en érection d’un homme nu, ennuyés par les trop nombreuses allusions à des artistes inconnus, comme Jacques Demy, Gérard Philippe, ou Jim Morrisson, rebutés par la construction erratique. Cette vieille femme était-elle un peu trop libre pour ces jeunes gens?

Une des choses que j’aimais le plus, c’était sa voix off, cette façon naturelle et haut perchée de raconter en analysant, sans être ennuyeuse. Je l’ai encore dans l’oreille. Une voix qui savait transformer le quotidien en aventure vitale. Le lendemain, les radios repassent des émissions en hommage. Je l’entends dire : « Quand je n’ai pas d’idée, je sors dans la rue. Et je tourne un documentaire. »

2.

Leurs trois enfants adultes prennent en main l’organisation du vélotrip : l’un s’occupe du calendrier, l’autre, à partir de son expérience de l’année dernière, énumère le matériel indispensable, la plus jeune s’est saisie d’un ordinateur pour prendre des notes. Ils les écoutent comme des enfants : avec admiration et confiance. Avec attendrissement aussi.

3.

Partout sur les dalles du jardin les perce-oreilles marchent accouplés deux par deux. Un symbole de la conjugalité ou un moyen spécifique de reproduction ? Il lui semble même avoir repéré un trio. Malheureusement, il devait aller bosser : il n’a pas pris le le temps de vérifier si l’amour libre et le refus des conventions sociales existaient aussi dans la nature.

4.

Il paraît que 60% des radars ont été détruits depuis le début du mouvement de protestation des Gilets Jaunes contre le racket de l’état. Et que l’un des premiers résultats tangibles de cette crise française est l’augmentation du nombre de tués sur les routes.

5.

Les branches du cerisier sont couvertes de pelotes de fleurs aussi épaisses que du coton, et si étincelantes qu’elles illuminent même dans la nuit. Cet arbre est à l’apogée de sa beauté. Mais, déjà, l’on s’aperçoit, si l’on plisse les yeux, que le moindre souffle de vent éparpille les pétales.

ESCHYLE RACIALISTE?

Le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) a réussi à empêcher le 25 mars 2019 une mise en scène des Suppliantes d’Eschyle, mise en scène par la compagnie Démodocos de Philippe Brunet, qui devait avoir lieu à la Sorbonne. Ghyslain Vedeux, le président du CRAN, titre sur son site avec un sens remarquable de la nuance : « Black Face : propagande coloniale à la Sorbonne ». Il écrit que « la grande majorité des étudiants de cet établissement refusent d’être associés à cette propagande afrophobe, colonialiste et raciste. ». Il dénonce le blackface comme « une pratique issue de l’esclavage colonial, qui consiste pour une personne blanche à se grimer en noir. »

Le black face des racistes américains est évidemment une pratique répugnante, le CRAN a bien raison de le dénoncer, et de critiquer ceux qui l’importent en France sans être conscients de ses origines et de ses implications. Mais quel rapport avec Eschyle, avec Les Supppliantes et avec Brunet ? Ce qui navre Lambda, c’est que Vedeux reproche aux blackfaceurs français leur ignorance mais qu’il fait preuve de la même tare vis-à-vis de la pièce qu’il met ici en cause.

Les Suppliantes, sans doute la plus ancienne des tragédies grecques conservées, date du tout début du 5ième siècle avant JC, elle est donc légèrement antérieure, si les informations de Lambda sont exactes, au début de la colonisation de l’Afrique par l’Europe chrétienne, oh rien de très significatif, juste deux mille ans. Les Suppliantes raconte l’histoire de femmes à la peau sombre, les Danaïdes, nées en Egypte, qui cherchent à échapper au mariage forcé avec les Egyptiades et viennent demander l’hospitalité à un roi grec à la peau pâle. Mais elles exigent ce devoir sacré au nom d’une origine commune (elles venaient originellement d’Argos). C’est donc l’un des premiers pas (encore modeste) que fait un auteur antique pour penser l’idée que l’universalité humaine dépasse les différences de couleur de peau et qu’il y a quelque chose qui nous réunit tous, quelle que soit notre apparence. Par ailleurs, cette tragédie très ancienne entre en résonnance forte avec des problématiques contemporaines : la liberté des femmes, le mariage forcé, l’hospitalité à accorder aux réfugiés, les valeurs humaines sur quoi fonder la politique, même au risque de la guerre. A ces questions qui se posent à nous aujourd’hui avec une urgence désespérante, Eschyle propose des réponses, qui sont des réponses grecques, antiques : elles ne nous dispensent pas de chercher les nôtres, au contraire, elles nous aident à prendre conscience de cette absolue nécessité.

Eschyle est donc totalement étranger, et pour cause, à cette pratique répugnante du blackface, ainsi qu’à toute « propagande afrophobe, coloniale et raciste », pour reprendre les termes mêmes de Ghyslain Vedeux. Philippe Brunet, le metteur en scène, qui n’est évidemment pas un raciste, mais un humaniste, a eu raison de montrer visuellement, en accord avec le texte d’Eschyle et avec les codes du théâtre antique, la différence de couleur de peau entre les Grecs et les Danaïdes. Ce qui est beau, ce qui est fort, ce qui est profond, ce qui est humain, dans la pièce d’Eschyle, c’est justement que ces femmes au masque noir exigent l’hospitalité de ces hommes au masque blanc (qui n’ont au départ aucune envie de la leur accorder et qui préfèreraient qu’on les laisse bien tranquilles dans leur confort). Et elles le font au nom de valeurs communes (même si ces valeurs communes de l’antiquité sont différentes des valeurs communes de notre modernité, celles que nous avons mis des siècles à penser et avec lesquelles nous avons encore manifestement tellement de mal à accorder nos actes).

Pour toutes ces raisons, le CRAN et son président se seraient grandis

1) à lire la pièce d’Eschyle au lieu de la condamner sans la connaître

2) à voir la mise en scène de Brunet ou à entamer le dialogue avec lui au lieu de le vilipender pour de mauvaises raisons

3)à ne pas faire d’amalgame stupide entre cette pièce antique et de navrantes soirées d’étudiants d’école de commerce ou des photos ridicules de footballeur déguisé (sans doute par admiration) en basketteur américain, comme ils le font sur leur site en lieu et place d’une analyse culturelle un peu approfondie

et 4) à soutenir la représentation d’une œuvre qui justement tient un propos humain et non pas xénophobe. Mais évidemment, pour tout cela, il aurait fallu connaître la pièce, prendre le temps de s’informer, ce qui est un peu plus long, un peu moins facile, un peu moins rentable en termes de buzz que de lancer la polémique.

Bien sûr, se dit Lambda, on pourrait sourire de cette histoire mais elle est symbolique de ce qui est en train de se passer en France : l’importation brute de polémiques hargneuses. Le politiquement correct peut verser dans le même simplisme que le racisme qu’il prétend dénoncer, et c’est triste. Ne faudrait-il pas au contraire que l’antiracisme se montre supérieur au racisme, non seulement d’un point de vue moral (ce qui est incontestablement le cas de Ghyslain Vedeux et du CRAN) mais aussi d’un point de vue intellectuel ? Qu’il se montre plus cultivé, plus profond, plus nuancé, plus ouvert à la complexité, bref plus universel que ses minables adversaires ? Le combat de l’antiracisme contre le racisme, ce doit être le combat de l’intelligence contre la bêtise, pas le combat d’une bêtise contre une autre.

Danger de toute polémique : réagir vite, sans connaître, en simplifiant, en n’ayant pour focale que l’actualité, sans aucune perspective historique. Tentons, se dit Lambda, de trouver une autre voie : le blackface des racistes américains est une pratique honteuse mais Eschyle n’est pas racialiste et Brunet ne fait pas de propagande coloniale. Continuons au contraire à lire cette œuvre fondatrice, soutenons sans faiblir ceux qui veulent la monter, encourageons aussi par notre attention de spectateurs tous les auteurs qui tenteraient aujourd’hui d’écrire l’urgence et les difficultés du devoir contemporain d’hospitalité. Parce que ce devoir nous confronte à notre humanité même.

PERDU OU RETROUVE

Mardi soir
Les lycéennes tournent leur histoire de fantôme dans le hall désert
Elles ont réussi à circonvenir la massive gardienne des portes de l’Enfer
Cerbère joue son propre rôle pour ces trois petites aux mimiques si vivantes
Elle éteint sans se lasser les lumières et, bien qu’elle soit pudique comme toute vraie Antillaise,
Elle lâche à pleine voix des « putain » et des « merde » et des « y en a marre » dans les couloirs obscurs
Où d’ordinaire personne ne la regarde passer.


Mercredi après-midi
Des adolescents s’entrelacent
Pour former et déformer les troncs retors d’une forêt sensible
Première spectatrice du tourment des amoureux
Qui la hantent jusqu’à l’aube, lors d’un songe, pendant une nuit d’été
Et c’est beau comme jamais.

Jeudi matin
Dans la réception d’un motel deux paumés solitaires se confient l’un à l’autre qu’ils sont prisonniers sous les regards acérés des oiseaux empaillés

Puis Marion et Norman se taisent et baissent les yeux
Se demandant chacun de son côté comment ils vont parvenir à sortir De leur piège.

Jeudi soir

Les courbes sublimes et hautaines du Théâtre des Champs Elysées, qui, dès 1913, annonce l’Art Déco
Et qui n’est plus aujourd’hui peuplée que de sexagénaires  
Sirotant des coupes de champagne pour se donner l’illusion qu’ils sont aussi élégants que leur décor
Au-dessus d’eux un ange de la mort
Aux ailes d’ivresse sombre
C’est ainsi que le dieu de l’extase apparait à Ariane sur la grève de Naxos
(Comment ce musicien et ce poète ont-ils si bien deviné
Qu’Eros devait prendre les traits de Thanatos
S’il voulait s’introduire en douce dans le cœur de la femme endeuillée
Pour trouver sans y toucher le chemin de son ventre
Et la rendre à son état de femme sensible ?)
Cette vision funèbre devant l’entrée de la grotte
Je l’imagine à la voix des chanteurs
Tant la mise en scène de cette jeune Anglaise est plate comme une table
Et sexagèrement contemporaine
Incapable d’atteindre à ce rivage oublié.

Vendredi après-midi


Cinq ou six êtres de pierre poreuse aux corps nus ordinaires
Jettent là-bas tout en bas
Sur la plaine de Castille où continuent à vivre les fascistes et les villageois qui les ont mis à mort
Un regard étonné
Et patient
Demandant à qui les regarde qu’on leur rende justice
Et qu’on ouvre enfin les charniers où leurs corps ont été jetés il y a plus de quatre-vingts ans
Dans l’humiliation de l’anonymat
Et, pour mieux les faire disparaître, sur ces charniers on a construit des routes de macadam honnêtement lisse et des ponts
Une vieille édentée aussi ancienne qu’une petite fille
Est la seule du village à se souvenir
Elle vient chaque semaine depuis des décennies accrocher sur la trémie des bouquets de fleurs en souvenir de sa mère
La bergère fusillée
Mais sans cesse les fleurs fanent
Et la gamine centenaire finit par mourir
Alors sa propre fille à sa grande surprise
Se ceint du médaillon jauni de la disparue
Et recopie sur son ordinateur les lettres sans orthographe de la paysanne sans instruction
La rêveuse obtuse qui n’a jamais renoncé à espérer qu’un jour les grenouilles auraient des poils
Et les os oubliés une sépulture décente
Lorsqu’un courageux franquiste anonyme est venu une nuit fusiller les statues
L’artiste a compris que son œuvre ne venait pas d’être profanée
Mais consacrée
Ces présences muettes dans les hauteurs espagnoles sont si éloquentes
Qu’elles continueront à hanter ces paysages même lorsqu’elles auront disparu
Lorsque l’Espagne tout entière ne sera plus qu’un souvenir
Lorsque nous tous, nos lâchetés et nos passions sanglantes, nous nous serons évanouis
Et qu’il ne restera plus rien d’autre pour dire notre humanité
Que la trace absente
De ce regard
Désolé.

Vendredi soir
L’isba éphémère en bois chaleureux
Du Théâtre de l’Epée de Bois donnant sur la Salle de Pierre
Son mur en fond de scène, son pavage d’origine
Qui tiennent à la fois de la fabrique de théâtre et de la place florentine
Où pourraient se rencontrer Baal et Lorenzaccio

Les neuf femmes de tous âges,
Aux origines, aux chevelures, aux couleurs de peau si différentes
Étincellent à elles toutes comme les neuf éclats de la même lune Tsetaeva

Cette fille ardente
N’est plus une adolescente
Elle sait qu’elle n’est toujours pas vraiment belle mais de plus en plus quelque chose d’autre d’encore plus fort
Elle se consume toujours à vingt-deux ans comme à dix-sept de son amour incendiaire du théâtre mais elle parvient maintenant à se décrire
Elle dit d’elle-même qu’elle est une « éponge d’émotion »
Ravagée par le trac lorsqu’elle conduit sur sa barque oscillante à travers les coulisses
Les nouveaux candidats du concours qu’elle a réussi l’année dernière
Elle ne sera jamais du côté d’aucun jury assis sur les fauteuils mais toujours de celui des candidats jetés tout vifs sur le plateau
Jetés ou se jetant
C’est sa place depuis toujours et maintenant elle l’a trouvée.


A côté d’elle, même le brillant khâgneux, qui se plaît pour faire chier son monde à aimer les traditions, les k, les h et les chapeaux sur les a tout autant que les texticules de Michon, qui rêve d’être normalien pour que la société le paye à écrire pendant quatre ans, et à démonter dans un éclat de rire critique les missions qu’elle voudra lui confier, le jeune futur auteur dont j’ai partagé en mon temps les aspirations
Paraît déjà pour une fois ce qu’il deviendra, s’il ne fait pas attention Désuet
Eteint
Falot.
C’est, je le sais, le lot de l’écrivain devant l’artiste.
Pourtant la comédienne naissante supplie le vieux poète méconnu de ne pas renoncer
Avec une ardeur qui l’enchante elle-même
Parce qu’elle contribue au personnage qu’elle se construit chaque jour dans la fièvre.

Samedi après-midi
Les cinq branlotins figés d’«Un effet très spécial » parviennent à faire basculer leur séquence du gymnase dans le délire
A partir du moment où nous leur disons que ce qui est intéressant, c’est de les voir en train d’essayer de réaliser une séquence et de se lâcher
Et ils se lâchent
Et nous avons bien fait de les laisser comme des couillons se dépatouiller tout seuls
C’était un vrai sommet de pédagogie
Nous filmons des plans muets dans le lycée vide où je vis chaque jour
Tandis que murmure la voix de la fille qui s’interroge sur le mort
Qui se demande s’il a été tué en plein jour par sa petite amie
Si elle serait capable elle-même d’assassiner celui qu’elle aime
Comment il faudrait qu’elle s’y prenne
Mais elle doit rentrer sinon
Il va s’inquiéter
Cette voix nous fait soudain voir à tous des taches atroces sur les murs que personne n’avait remarquées depuis cinquante ans
Et il y a aussi, sur l’autre colline, les bâtiments steam-punks
De l’entreprise militaire où l’on fait subir, parait-il, des tests de soufflerie
Aux ailes des avions de combat de l’hypermodernité
Dans le lycée en face, celui où tu travailles, dis-moi, que fait-on comme essais industriels
Que fait-on souffler sur les jeunes aéronefs humains que l’on nous confie
Et pour les faire voler vers quoi ?

Et moi
Et moi aussi dans tout ça
Dans toute cette semaine collection d’émotions humaines
Où en suis-je ?
Suis-je perdu ou retrouvé ?

LA FAVORITE

J’ai aimé ce film d’abord parce que Yorgos Lanthimos est un sacré styliste. Chaque plan surprend par la beauté iconoclaste de sa composition. Tout est filmé en contre-plongée (du point de vue d’un des animaux de compagnie d’une dame de compagnie, ou peut-être des lapins de la reine ?). Frontalité à la Wes Anderson.

Ensuite à cause de la complexité des trois personnages féminins, et de leur relation. Chacune d’entre elles évolue : la Reine (Olivia Colman) est à la fois une marionnette stupide et une femme blessée par ses nombreuses fausses couches, terrifiée par sa fonction publique et terriblement seule. La favorite en place (Rachel Weisz), est d’abord impressionnante de dureté puis touchante, lorsqu’elle comprend qu’elle est évincée. Enfin la nouvelle favorite (Emma Stone) paraît d’abord l’héroïne positive, avant de se révéler le véritable monstre d’individualisme, ou même d’égoïsme. Autrement dit, ce film n’est pas seulement un exercice de style maniériste mais arrive à faire évoluer, de manière passionnante, notre regard de spectateur sur les personnages principaux.

Quant à la cour d’Angleterre, elle est filmée comme un hôpital psychiatrique. Un concentré de grandes passions et d’ambitions mesquines vu par un Saint-Simon déjanté. Les hommes, maquillés et futiles, y jouent le rôle habituel des femmes. Tous sont d’une méchanceté jubilatoire. Comment ne pas être redevable à ce Grec d’avoir montré des Anglais aussi hystériquement pervers que le sont d’ordinaire les Français dans les films anglo-saxons?

KANATA

Samedi 9 février 19

Spendide mise en scène de Robert Lepage avec la troupe du Soleil à la Cartoucherie.

Le propos de ce premier volet de la trilogie explore plus la réalité contemporaine des junkies de Vancouver que l’histoire des peuples premiers. J’attends la suite.

Mais je garde déjà dans la tête des images visuelles très fortes :

Les colonnes du sous-sol d’un musée devenant les troncs d’une forêt attaqués à la tronçonneuse par des ouvriers de chantier,

Le récit de la rue Hastings et du commerce de l’opium comme arme culturelle de l’Occident contre la Chine, puis de la Chine contre l’Occident, tandis que toute la troupe danse une chorégraphie paisible de Chi Qong,

Un canoë qui monte et qui se renverse quand le jeune Indien embarque l’artiste peintre dans l’essai du psychotrope,

Enfin, dans la scène finale, tous les paumés qui viennent trouver un abri dans l’atelier de l’artiste solitaire en train de peindre.

La virtuosité des changements de lieux permet de dire le monde moderne aussi efficacement et plus poétiquement que le cinéma.

MAKALA

La découverte de la fin 2018, grâce à « Lycéens au cinéma »!

Le professeur Normal achète immédiatement le DVD pour le montrer à ses amis.

Ulysse est stupéfait lui aussi par la puissance de ce film, sa façon de happer le spectateur pour lui faire ressentir, grâce à l’image et grâce au son, l’odyssée humaine du personnage. Au contraire, Arlette et le citoyen Lambda lui reprochent d’esthétiser la misère, sans proposer aucune perspective politique, en bon Occidental qui regarde le noir pousser son vélo et ne cherche pas à l’aider. Ulysse n’est tellement pas d’accord que, pour une fois, il sort de sa distance confortable d’éternel cynique et se met presque en colère : un artiste n’est ni un militant, ni un travailleur humanitaire, sa tâche consiste à témoigner, en la dignifiant, d’une expérience humaine ! Ce ne sont pas seulement de « belles images » (même si objectivement elles sont très belles), mais des images « authentiques », au sens où elles font éprouver de l’intérieur l’âpreté mythique d’une condition !

Les autres le regardent palpiter, stupéfaits. Lambda, à qui l’on vient de clouer le bec, est pourtant presque ravi de constater que son vieux pote est encore capable de prendre feu pour quelque chose.

Ulysse est tellement frappé par ce film que, quelques semaines plus tard, il se glisse en douce dans le sillage du professeur aux journées de formation « Lycéens au cinéma », dans une salle art et essai d’Arcueil. Il est un peu désagréablement surpris de constater qu’il ne détonne pas vraiment dans cet aréopage de pédagos lecteurs de Télérama, mais, surtout, il découvre la « lettre vidéo » écrite par Emmanuel Gras pour expliquer son itinéraire artistique et sa pratique du documentaire. « Texte » magnifique de simplicité et de profondeur : Ulysse y trouve des éléments passionnants de réflexion, non seulement sur le cinéma, mais sur l’art en général et sur l’humanité.

Emmanuel Gras : un poète du documentaire (alors que ces deux mots semblaient à Ulysse être a priori antinomiques).

Et un poète capable d’expliquer ses choix avec justesse, comme dans cette intéressante interview :