Le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) a réussi à empêcher le 25 mars 2019 une mise en scène des Suppliantes d’Eschyle, mise en scène par la compagnie Démodocos de Philippe Brunet, qui devait avoir lieu à la Sorbonne. Ghyslain Vedeux, le président du CRAN, titre sur son site avec un sens remarquable de la nuance : « Black Face : propagande coloniale à la Sorbonne ». Il écrit que « la grande majorité des étudiants de cet établissement refusent d’être associés à cette propagande afrophobe, colonialiste et raciste. ». Il dénonce le blackface comme « une pratique issue de l’esclavage colonial, qui consiste pour une personne blanche à se grimer en noir. »
Le black face des
racistes américains est évidemment une pratique répugnante, le CRAN a bien
raison de le dénoncer, et de critiquer ceux qui l’importent en France sans être
conscients de ses origines et de ses implications. Mais quel rapport avec Eschyle,
avec Les Supppliantes et avec Brunet ?
Ce qui navre Lambda, c’est que Vedeux reproche aux blackfaceurs français leur
ignorance mais qu’il fait preuve de la même tare vis-à-vis de la pièce qu’il
met ici en cause.
Les Suppliantes, sans doute la plus ancienne des tragédies
grecques conservées, date du tout début du 5ième siècle avant JC, elle
est donc légèrement antérieure, si les informations de Lambda sont exactes, au
début de la colonisation de l’Afrique par l’Europe chrétienne, oh rien de très
significatif, juste deux mille ans. Les
Suppliantes raconte l’histoire de femmes à la peau sombre, les Danaïdes,
nées en Egypte, qui cherchent à échapper au mariage forcé avec les Egyptiades
et viennent demander l’hospitalité à un roi grec à la peau pâle. Mais elles exigent
ce devoir sacré au nom d’une origine commune (elles venaient originellement
d’Argos). C’est donc l’un des premiers pas (encore modeste) que fait un auteur
antique pour penser l’idée que l’universalité humaine dépasse les différences
de couleur de peau et qu’il y a quelque chose qui nous réunit tous, quelle que
soit notre apparence. Par ailleurs, cette tragédie très ancienne entre en
résonnance forte avec des problématiques contemporaines : la liberté des
femmes, le mariage forcé, l’hospitalité à accorder aux réfugiés, les valeurs
humaines sur quoi fonder la politique, même au risque de la guerre. A ces
questions qui se posent à nous aujourd’hui avec une urgence désespérante,
Eschyle propose des réponses, qui sont des réponses grecques, antiques :
elles ne nous dispensent pas de chercher les nôtres, au contraire, elles nous aident
à prendre conscience de cette absolue nécessité.
Eschyle est donc
totalement étranger, et pour cause, à cette pratique répugnante du blackface, ainsi
qu’à toute « propagande afrophobe, coloniale et raciste », pour
reprendre les termes mêmes de Ghyslain Vedeux. Philippe Brunet, le metteur en
scène, qui n’est évidemment pas un raciste, mais un humaniste, a eu raison de
montrer visuellement, en accord avec le texte d’Eschyle et avec les codes du
théâtre antique, la différence de couleur de peau entre les Grecs et les
Danaïdes. Ce qui est beau, ce qui est fort, ce qui est profond, ce qui est
humain, dans la pièce d’Eschyle, c’est justement que ces femmes au masque noir
exigent l’hospitalité de ces hommes au masque blanc (qui n’ont au départ aucune
envie de la leur accorder et qui préfèreraient qu’on les laisse bien
tranquilles dans leur confort). Et elles le font au nom de valeurs communes
(même si ces valeurs communes de l’antiquité sont différentes des valeurs
communes de notre modernité, celles que nous avons mis des siècles à penser et
avec lesquelles nous avons encore manifestement tellement de mal à accorder nos
actes).
Pour toutes ces
raisons, le CRAN et son président se seraient grandis
1) à lire la pièce
d’Eschyle au lieu de la condamner sans la connaître
2) à voir la mise
en scène de Brunet ou à entamer le dialogue avec lui au lieu de le vilipender
pour de mauvaises raisons
3)à ne pas faire
d’amalgame stupide entre cette pièce antique et de navrantes soirées
d’étudiants d’école de commerce ou des photos ridicules de footballeur déguisé (sans
doute par admiration) en basketteur américain, comme ils le font sur leur site en
lieu et place d’une analyse culturelle un peu approfondie
et 4) à soutenir
la représentation d’une œuvre qui justement tient un propos humain et non pas
xénophobe. Mais évidemment, pour tout cela, il aurait fallu connaître la pièce,
prendre le temps de s’informer, ce qui est un peu plus long, un peu moins
facile, un peu moins rentable en termes de buzz que de lancer la polémique.
Bien sûr, se dit Lambda, on pourrait sourire de cette histoire mais elle est symbolique de ce qui est en train de se passer en France : l’importation brute de polémiques hargneuses. Le politiquement correct peut verser dans le même simplisme que le racisme qu’il prétend dénoncer, et c’est triste. Ne faudrait-il pas au contraire que l’antiracisme se montre supérieur au racisme, non seulement d’un point de vue moral (ce qui est incontestablement le cas de Ghyslain Vedeux et du CRAN) mais aussi d’un point de vue intellectuel ? Qu’il se montre plus cultivé, plus profond, plus nuancé, plus ouvert à la complexité, bref plus universel que ses minables adversaires ? Le combat de l’antiracisme contre le racisme, ce doit être le combat de l’intelligence contre la bêtise, pas le combat d’une bêtise contre une autre.
Danger de toute polémique : réagir vite, sans connaître, en simplifiant, en n’ayant pour focale que l’actualité, sans aucune perspective historique. Tentons, se dit Lambda, de trouver une autre voie : le blackface des racistes américains est une pratique honteuse mais Eschyle n’est pas racialiste et Brunet ne fait pas de propagande coloniale. Continuons au contraire à lire cette œuvre fondatrice, soutenons sans faiblir ceux qui veulent la monter, encourageons aussi par notre attention de spectateurs tous les auteurs qui tenteraient aujourd’hui d’écrire l’urgence et les difficultés du devoir contemporain d’hospitalité. Parce que ce devoir nous confronte à notre humanité même.