Archives pour la catégorie Le train en marche

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DESTINATION : ARBRE

Lundi 17 juin 19

« Oh mais qu’est-ce qui m’arrive ? se demande le professeur Normal. Suis-je en train de rajeunir ? Pour la première fois depuis des années, je trouve le sujet de français du bac intéressant, ça va vraiment mal ! Ce corpus de poèmes sur l’homme et la nature est parfaitement dans l’air du temps mais voilà qu’il nous le ferait respirer un peu plus vif et un peu plus large ? »

Il aurait presque envie de redevenir un élève de 1ière pour consacrer quatre heures de son temps à commenter le poème d’Andrée Chédid et se faire arbre avec elle :

« Destination : arbre

Parcourir l’Arbre
Se lier aux jardins
Se mêler aux forêts
Plonger au fond des terres
Pour renaître de l’argile

Peu à peu
S’affranchir des sols et des racines
Gravir lentement le fût
Envahir la charpente
Se greffer aux branchages

Puis dans un éclat de feuilles
Embrasser l’espace
Résister aux orages
Déchiffrer les soleils
Affronter jour et nuit

Évoquer ensuite
Au cœur d’une métropole
Un arbre un seul
Enclos dans l’asphalte
Éloigné des jardins
Orphelin des forêts


Un arbre
Au tronc rêche
Aux branches taries
Aux feuilles longuement éteintes

S’unir à cette soif
Rejoindre cette retraite
Écouter ces appels

Sentir sous l’écorce
Captives mais invincibles
La montée des sèves
La pression des bourgeons
Semblables aux rêves tenaces
Qui fortifient nos vies

Cheminer d’arbre en arbre
Explorant l’éphémère
Aller d’arbre en arbre
Dépistant la durée.

Il disserterait bien aussi avec Anna de Noailles sur l’attitude du poète : a-t-il ou non « l’âme qui rêve au bord du monde assise » ?

La Vie profonde

Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace !

Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
− S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…

Le professeur Normal se dit qu’il n’est vraiment qu’un idiot, un ignare plein de préjugés. Il ne connaissait quasiment ces deux poétesses que de nom mais les jugeait incapables d’écrire des textes aussi simples et aussi beaux.

Les parties du commentaire et celles de la dissertation s’épanouissent à toute allure dans sa tête. Il finit par se rendre compte qu’il a les yeux rivés, par la fenêtre, sur la forêt de Meudon. Est-ce pour cela que les idées lui viennent comme de la sève ?

Pourtant, au bout de quelques minutes à peine, il lui faut renoncer à redevenir élève et arbre, pour se rabougrir en professeur rivé à ses tâches administratives. Bon, il a quand même bénéficié de quelques instants de flux, ce n’est pas une journée tout à fait perdue.

A la sortie, il discute avec certains de ses Premières. La dissert ne les a pas inspirés, ils ont cru qu’Andrée Chedid était un homme, ils ont trouvé son texte moyen. Ils ont désespérément traqué les registres (pas facile avec ces foutus infinitifs), étudié la forme. Ils ont pensé que l’enjeu de cette épreuve du bac était de chercher à être aussi ennuyeux qu’un professeur. Et non pas aussi vivant et puissant qu’un arbre.

Tout en les écoutant, et en les rassurant, Normal se dit : « Tu ne peux pas leur en vouloir, mon pote, n’est-ce pas toi qui les as formés si parfaitement à passer à côté de la poésie quand ils lisent un poème?»  


GAUDE FELIX PADUA

Samedi 15 juin 19

En flânant sur Qobuzz, je tombe sur ce gracieux « Tota pulchra es » (inspiré, à ce que je comprends, par le Cantique des Cantiques).

Son auteur, Johannes de Lymburgia, vivait au tout début du XVième siècle, entre 1380 et 1430. Il venait du Limbourg, une province de l’actuelle Belgique, a été maître de chant d’une église de Liège mais s’est retrouvé quelques années plus tard en Italie, à Padoue (comme Guillaume Dufay, qui lui aussi venait de la France du nord). Pourquoi ? Etait-il comme d’autres Liégeois amoureux de la liberté et supportant mal le pouvoir autoritaire des ducs de Bourgogne, qu’il a fui jusque sous le soleil de l’Italie où se consacrer en paix à sa quête de la beauté du chant ? Ou bien se foutait-il totalement de la politique et était-il seulement assez connu pour que les riches prélats de l’Italie du Nord l’attirent dans leurs choeurs ?

Etait-il prêtre ? Ou laïc ? Un fidèle fervent de la vierge Marie, à laquelle il a consacré plusieurs  motets, ou un artiste ne trouvant dans son culte que l’occasion de faire sublimement dialoguer les voix masculines et les voix féminines ?  Qu’y avait-il dans l’esprit et le coeur de cet homme placé entre le Moyen-Age et la Renaissance?

Je lis qu’un manuscrit comportant nombre de ses partitions se trouvait dans une bibliothèque de Bologne. Mais que l’encre, abîmée par les essais de restauration des siècles passés, en était devenu si difficilement lisible qu’il a fallu utiliser les connaissances les plus pointues des musicologues et les techniques les plus modernes de l’informatique pour parvenir à le lire de nouveau. Tout à la fin de la chaîne, le multi-instumentiste Baptiste Romain et son ensemble, Miroir de Musique, en proposent aujourd’hui un enregistrement inspiré. J’aime cette alliance entre la science et l’art pour nous faire entendre dans sa pureté ce chant né il y a sept siècles.

Qu’est-ce que c’est beau !

Je regrette de n’avoir pas assez de connaissances pour apprécier l’originalité de ce musicien qui reste mystérieux. Il me touche simplement par son évidence. Par ces harmonies entre les voix de femmes et les voix d’hommes et le dépouillement presque grêle des instruments qui les accompagnent.

On n’a conservé que la musique religieuse de Jean de Limbourg. Si je devine une foi encore médiévale dans le Kyrie, il me semble discerner (je peux me tromper, je n’y connais rien) une élégance déjà presque profane dans le Salve Virgo Regia.

L’ILLUSION DE L’ECOLOGIE CENTRISTE?

Vendredi 14 juin 19

Cette impertinente de Léa Robinson me signale la chronique de Piketty parue la semaine dernière dans « Le Monde » : « Vu son titre, elle t’intéressera. Et surtout, n’oublie pas de la faire lire à ton copain Lambda ! »

J’ai vu Lambda hier devant un spritz (lui en reste à la vieille bière, parce qu’il n’aime pas les bobos, ni leurs apéritifs).

Il avait lu la chronique le jour de sa parution parce qu’à la différence de moi, il s’intéresse sérieusement à la politique : « Je ne te cache pas que c’est un article qui me fait réfléchir. D’ailleurs, Piketty n’est pas le seul. Plusieurs autres personnalités que j’estime sont en train d’exprimer la même position.

Par exemple, j’ai écouté François Ruffin sur France Inter il y a quelques jours : il a parlé de la nécessité pour l’écologie de marcher sur ses deux jambes, la jambe verte de la lutte contre le dérèglement climatique mais aussi la jambe rouge de la lutte pour plus de justice sociale. Ruffin a dit aussi : il faut consommer moins et redistribuer mieux. Chacune de ses formules m’est allée droit au cœur, à tel point que j’ai failli arrêter ma voiture le long de l’A86 pour pouvoir pleurer à mon aise. »

Je connais bien Lambda : quand il se laisse aller au sarcasme, c’est qu’il est sincèrement troublé.

Il a continué : « Je suis aussi entièrement d’accord avec l’analyse féroce que fait Piketty du macronisme, comme émanation de « la droite libérale et pro-business ». Idéologiquement, ces gens-là ne sont rien. Du vent. Les écolos ne doivent donc évidemment pas se laisser attirer par les promesses d’un acte II du quinquennat plus vert et plus social : ce n’est que du pipeau, et Edouard Philippe n’est d’ailleurs pas un flûtiste assez habile dans les ornementations vertes pour arriver à charmer son auditoire. Sincèrement, je ne crois pas que les écolos soient tentés de s’allier avec les libéraux.

 « Donc idéologiquement je partage tout à fait l’analyse de Piketty : il faut être à la fois écologiste et redistributeur.

Le problème, c’est que s’allier avec la gauche, ce n’est pas que s’allier avec les principes de la gauche. C’est aussi s’allier avec les partis de la gauche. Et c’est là que les emmerdements commencent.

Tu ne trouves pas que Piketty, dans sa chronique, est presque aussi sévère avec les petites chapelles de la gauche française qu’avec la grande cathédrale vide du macronisme ? Des chapelles de plus en plus minuscules et de plus en plus rageusement accrochées à leur grand prêtre et à leur dogme respectifs ? Ras le bol de tout ça ! Les Insoumis n’ont-ils pas été décevants depuis deux ans ? Quant aux sociaux-démocrates, qu’on appelait autrefois les socialistes, qu’ont-ils fait d’autre, quand ils étaient au pouvoir, et ils l’ont été pendant longtemps, que du libéralisme ?

Moi qui me dis de gauche, je peux comprendre que les écolos ne soient pas très motivés à l’idée de passer les années suivantes empêtrés dans ce que Piketty appelle « le combat de coqs ». A lire la deuxième partie de sa chronique, tu n’as pas l’impression qu’il aurait pu la titrer : « la nécessité de l’écologie centriste » ?  

Bref, on pourrait discuter encore longtemps. Le problème, c’est qu’il y a urgence. Pour moi, l’écologie est fondamentalement de gauche, elle ne doit surtout pas l’oublier, mais elle doit aussi maintenant se donner les moyens d’arriver au pouvoir, pour commencer à transformer la société (ce qui ne pourra se faire en démocratie que par étapes). Alors les partis de gauche doivent accepter de se ranger modestement (tu imagines, Mélenchon modeste ?) derrière la bannière écologiste et les écolos doivent chercher aussi à gagner la bataille du centre.

Union sacrée et changement de modèle.

A ta santé !

Tiens, tu pourras recommander à ton amie Léa de lire « Tout doit changer », les réflexions de David Cormand à la suite de l’élection européenne, qui sont presque aussi intéressantes que celles de Thomas Piketty… »

PARASITE

Mardi 11 juin 19

Extrêmement jouissif. Une sorte de comédie italienne, pour la férocité satirique et la tendresse narquoise, mais très coréenne et complètement Bong Joon-ho, c’est-à-dire déjantée.

Une famille de pauvres, les Ki, s’introduit dans le quotidien d’une famille de riches, les Park. Ils deviennent leur répétiteur, art-thérapeute, chauffeur, gouvernante, en évinçant par des arnaques les autres employés. Un jour où leurs riches patrons et leurs enfants sont en voyage, la famille Ki réunie investit la superbe maison d’architecte. Soudain, un coup de sonnette imprévue retentit. A partir de là, tout se dérègle, les joyeux Ki découvrant qu’ils ne sont pas les seuls parasites. Et tout bascule dans la folie…

Le début de ce film évoque beaucoup Une affaire de famille, la précédente Palme d’Or, du japonais Kore-Eda. Dans les deux cas, une famille de laissés pour compte se serre les coudes, s’en sort par la débrouille mais aussi par la tendresse. Je me demande si cela a du sens de voir ces deux films asiatiques l’emporter coup sur coup : les cinéastes de cette partie du monde nous donnent-ils les nouvelles les plus justes de l’état de déréliction de nos sociétés développées, parce qu’ils les regardent à travers le prisme du lien familial ? La famille, non pas comme lieu ringard de l’enfermement, mais comme premier vecteur moderne de résistance ? Si la famille tient le choc contre l’isolement consumériste, alors la résistance pourra s’étendre aux voisins ? Au quartier, à la cité, au pays ?

Après cette première partie de réjouissante arnaque familiale, le film de Bong Joon-ho s’embarque dans une toute autre direction que celui de Kore-Eda.

Ce qui me fait jubiler, chez Bong Joon-ho, depuis que je l’ai découvert avec The Host, c’est sa capacité à détourner le film de genre (là le film de monstre, le policier, le film de catastrophe, ici la comédie) pour lui faire tenir un discours décapant sur l’état du monde mais c’est aussi son goût d’éternel ado pervers (à la Tarantino) pour la construction d’une intrigue échevelée aux rebondissements les plus incongrus. C’est la capacité picaresque à faire porter par ses marginaux un regard vachard sur les rapports sociaux dans la Corée contemporaine mais ce sont aussi les changements de registre surprenants (quelquefois, me semble-t-il, à l’intérieur d’une même scène), de la farce au gore et au tragique.

Me repassent sous les yeux des scènes déjà culte : celle où les pauvres, livrés à eux-mêmes dans la grande maison désertée, discutent de la naïveté et de la gentillesse des riches. Celle où la gouvernante imite les discours du leader de la Corée du Nord. Celle, délirante, de la surprise-partie, où les deux mondes vont se confronter violemment. Mais je me repense aussi aux petites touches plus subtiles par lesquelles Bong Joon-ho amène le thème de l’odeur des pauvres, odeur d’autant plus insupportable aux narines des riches que, justement, alors même que les pauvres jouent à être les employés modèles, elle franchit sans permission cette barrière tacite qui les sépare.

Et puis je me souviens de la séquence de l’inondation dans la ville basse.

Alors je saisis qu’il y a là-dedans quelque chose de plus profond, qui tient d’un inconscient personnel et que Bong Joon-ho parvient à faire ressortir de film de genre en film de genre, à la façon d’un Hitchcock ou d’un Kubrick.

Quelque chose comme une attirance irrésistible pour la catastrophe.

Une tendance incontrôlable à tuer ses personnages féminins alors qu’ils paraissent les plus aptes à survivre.

Le déchaînement grand guignolesque de la violence.

La capacité à investir un décor, que ce soit celui d’une ville ou celui d’une maison, pour ouvrir, dans les surfaces les plus lisses, des sous-sols de béton humide, où survivent des mutants, des parias et des secrets, qui finissent toujours par ressortir à l’air libre et par à y provoquer le désastre.

Des plans incroyables d’escaliers en enfilade et de poésie bizarre.

L’eau, qui s’infiltre partout, dans toutes les strates, balayant toutes les barrières. L’eau dans la ville, les égouts, le déluge.

SOUVENT POUR S’AMUSER LES HOMMES D’EQUIPAGE

Lundi 11 juin 19

Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers

« Ce souvenir de son voyage de jeunesse en 1841, un malheureux albatros maltraité par des marins, Baudelaire le reprend dans ce poème de 1861. Il commence par le raconter dans les trois premiers quatrains, et puis il le transforme, dans le dernier, en un symbole de la condition du poète :

Le poète est semblable au prince des nuées .

Vous saissez la façon dont un poète travaille sur son matériau autobiographique ?

Il y cherche quelques images fulgurantes, dont peut-être lui-même ne comprend pas exactement pourquoi elles l’ont frappé, pourquoi elles encombrent encore sa mémoire vingt ans après. Et puis, en les approfondissant, en les travaillant par les instruments de son art (ici la comparaison et l’antithèse), il parvient à en exprimer la signification, à en faire une image essentielle de son rapport au monde :

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Bref, le poète fait d’une simple anecdote de voyage une vision existentielle.

Donc, si vous voulez être poète, ne mettez surtout pas vos idées en vers (en vous efforçant de faire rimer des mots abstraits qui ne résonnent pas), mais cherchez des images. Soyez à l’affut de ces images indéchiffrables qui vous stupéfient dans votre propre vie, explorez-les et alors la musique viendra, les mots se mettront à vibrer de reconnaissance.

Car la poésie, c’est d’abord le concret énigmatique d’une image. 

Pas des échos sonores mais une analogie secrète. « 

En retrouvant ce corrigé d’un devoir ancien sur le poème rebattu de Baudelaire, je suis stupéfait : j’ai l’impression que ces lignes n’étaient pas destinées à mes élèves d’alors (je ne suis même pas sûr de les leur avoir distribuées) mais à moi aujourd’hui.

LES CINQUANTE MILLE NUANCES DE GRIS

Dimanche 9 juin 19

Rien de plus passionnant, de plus emporté, de plus multiple, de plus tempétueux que le gris. De plus romantique.

La musique que j’écoute par hasard ce matin (la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton jouant la Sonate Arpeggione de Schubert) entre soudain en résonance avec le paysage que j’ai sous les yeux et m’ouvre un instant l’âme pour monter jusqu’à lui.

Certains gris tirent délicatement sur le jaune, d’autres violemment sur le rouge, le beige, le noir, le blanc.

Dans certains ciels des dizaines de nuances sublimes de gris bleus se superposent sans se mêler tout à fait.

En voiture, à la cantine, je lève les yeux et je regarde les ciels gris de ce mois de juin pourri en me demandant en quoi chacun est somptueusement à nul autre pareil. Celui-ci par exemple ?

Ou celui-là, se déchirant un instant sur de l’azur?

Le gris couleur injustement méprisée. Dite couleur de l’ennui et de la routine par ceux, dont moi souvent, qui ne savent pas regarder. Dite couleur de l’uniformité par ceux qui ne savent pas distinguer.

Le gris couleur de l’harmonie, qui n’est pas l’uniformité mais le subtil mélange des différences.

La femme aux yeux de peintre qui partage ma vie me réconcilie avec le gris.

Je voudrais qu’ils m’apprennent à l’apprécier à ses justes mesures.

Les cinquante mille nuances du quotidien si merveilleusement gris.

FRANCE-COREE : DES DEBUTS TRES/ASSEZ REUSSIS

Samedi 8 juin 19

Sur le terrain, des débuts très réussis : quatre buts, de la densité athlétique, des mouvements collectifs.

Et dans le café, des débuts assez réussis : (presque) autant de monde que pour la demi-finale Barça-Liverpool (mais sûrement moins que pour le Turquie-France masculin de ce soir). Un public plus féminin, des familles peinturlurées, qui ont gentiment fredonné la Marseillaise, mais aussi quelques autres duos d’amateurs masculins de foot.

Le Bûcheron qui est très intuitif m’a dit aux alentours de la vingtième cinq minutes : «Attention, c’est le moment du signe!

-Pardon?

-Si Wendy Renard marque de la tête sur corner, je t’annonce que les Françaises seront championnes du monde !

-Ah bon, c’est comme ça que tu raisonnes, toi ?

-Oui. Regarde ! »

La géante a préféré remettre le ballon de la tête à sa camarade de la défense centrale, qui a marqué d’une superbe reprise de volée. Mais le but a finalement été refusé pour un hors-jeu d’une demi-chaussure. J’ai dit à Bûbûche : « Ah merde, elles ne seront pas championnes du monde alors? ».

Il a eu l’air dépité.

Quelques minutes après, comme pour s’excuser de son retard, Wendy Renard a marqué sur corner. Et une deuxième fois juste avant la mi-temps pour bien enfoncer le clou.

C’est toute la difficulté quand on est comme Bûcheron plongé dans le monde archaïque des signes : ils vous révèlent l’avenir mais ils sont quelquefois difficiles à interpréter.

Je lui ai dit qu’il ressemblait aux Grecs de l’Antiquité qui grimpaient la colline de Delphes pour interroger l’oracle d’Apollon Loxias : le dieu se débrouillait pour leur répondre de manière si énigmatique qu’il avait toujours raison même quand il avait tort.

A la mi-temps, j’ai fait lire au Bûcheron le bel article sur le foot féminin de  Yamina Benhamed Daho  dans Diacritik. Je lui ai évité de passer du temps sur les commentaires de l’Equipe, qui paraissent être le (dernier?) refuge des footix misogynes.

Avant notre départ, Grain-de-Moutarde, la fille cadette de Bûbûche nous avait déclaré qu’elle était « pour la plus stricte égalité entre les sexes également dans le domaine du sport ». « Par exemple, a-t-elle ajouté, moi, la coupe du monde de foot, je m’en bats les steaks autant pour les filles que pour les garçons ! ». Un point de vue qui ne manque pas de cohérence.

Elle a conclu : « Ca ne m’empêchera pas d’aller dans les cafés voir les demi-finales, pour le fun et pour boire de bonnes bières ! »

Une vraie fille d’aujourd’hui!

ELLES TOO?

Vendredi 7 juin 19

Le public français est-il prêt à s’enflammer pour les filles comme il s’est enflammé en juin dernier pour les garçons ? On sent que les media et le bizness sont sur les starting-blocks (même France Culture consacre une chronique, même Coca Cola y va de sa pub à l’arrière des bus). Cet évènement sportif peut prendre une dimension sociologique, à replacer dans la dynamique « Me Too » de l’égalité homme/femme.

Mais tout dépend de la réaction volatile du public : pour les hommes aussi, il n’a commencé à se passionner qu’à l’occasion du 8ième grandiose contre l’Argentine. Avant, les râleurs (dont moi) l’emportaient largement. Il n’y a que cette bûche de Bûcheron qui y croyait déjà.

Et la réaction du public dépend des performances de l’équipe : si elles se plantent, le bel édifice sociologique et commercial imaginaire s’écroule. « Ensemble pour écrire l’histoire », peut-être, mais, si elles ne trouvent pas les premiers mots, tout le monde va rapidement se désintéresser du scénario.

Intéressant : le Bûcheron et moi, nous avons décidé d’aller dans les mêmes cafés qu’en juin. Pour voir si ça prend pareil ou pas.

A LA RECHERCHE DE L’UTOPIE PERDUE

Mardi 4 juin 19

Voici qu’arrive la cinquième saison de Black Mirror : sera-t-elle aussi génialement glauque et dystopique que les précédentes (j’ai entendu dire qu’elle allait aussi explorer le présent) ?

Je viens de travailler sur le chapitre de l’Eldorado dans Candide avec mes élèves de 2nde et je leur ai proposé d’écrire leur Eldorado du 21ième siècle. Ils ont lancé leurs premières idées et très vite nous nous sommes aperçus qu’ils basculaient spontanément dans la dystopie, comme si l’angoisse et la méfiance du futur était devenue la pente naturelle de leur imaginaire. Je leur ai dit que je n’étais pas surpris : il y a quelques années, j’avais proposé à mes théâtreux de raconter le futur, d’inventer 2034, l’année où ces jeunes gens de 17 ans auraient deux fois 17 ans ; nous avions écrit et monté des scènes toutes plus sombres et grinçantes les unes que les autres.

Les adolescents se rêvent heureux individuellement et en même temps plongés dans un cauchemar collectif. Curieuse schizophrénie de l’avenir.

Pour contrebalancer cette tendance, j’avais cherché des œuvres d’aujourd’hui, livres ou films, qui leur proposeraient des utopies contemporaines, et… je n’en avais pas trouvé. Les adultes eux aussi ont le sperme utopique de moins en moins fertile. Alors même que notre présent bouge à toute allure, que nous sommes à la veille d’une révolution technologique encore plus radicale que les trois qui ont précédé, nous paraissons étrangement incapables de rêver ce futur que nos scientifiques et nos start-ups et nos GAFA sont en train de nous préparer sans nous demander notre avis (et qui d’ailleurs ne concernera qu’une infime poignée richissime d’entre nous). Eux consacrent déjà des milliards de dollars à préparer leur futur, et ne nous laissent à nous que l’angoisse paralysante du nôtre.

Mes jeunes 2nde ont eu l’air intéressés par cette confidence que je leur faisais sur mon expérience avec leurs aînés. Ils ont voulu relever le défi : inventer une utopie qui soit vraiment une utopie, qui ne vire pas insidieusement à la dystopie, mais s’affirme royalement comme une utopie. Comme un rêve qui se sait énergiquement un rêve. Car il ne s’agit pas d’idéalisme naïf. Voltaire ne croit absolument pas à la réalité de l’Eldorado. Il l’invente comme un modèle qui permettra de s’écarter définitivement du château de Tunder-ten-tronk, où tout est faussement mieux dans le meilleur des mondes, pour nous donner à tous, au lecteur comme à ses personnages, la force de chercher la métairie où nous nous mettrons tous ensemble laborieusement, et modestement, et solidairement, à cultiver notre jardin.

Le futur n’est qu’un levier imaginaire qui permet de soulever le réel présent.

Ne plus rêver le futur, c’est s’interdire de croire qu’on peut changer le présent, et c’est les laisser, eux, le changer à notre place, et selon leurs désirs insensés.  

C’est pourquoi aussi j’avais trouvé rafraichissant Demain : faire souffler une très légère brise d’utopie dans un imaginaire surchauffé.

A la recherche de l’utopie perdue : mes adolescents de 2nde sauront-ils relever le défi ?

Et moi ?

Ce serait quoi, mon utopie ?  

LE MOTEUR A GENEROSITE

Lundi 3 juin 19

C’est ainsi qu’un des étudiants a défini l’amour : « un moteur à générosité, un catalyseur à développement personnel, un révélateur de qualités. »

Le professeur Normal s’enchante de la paronomase, de la triple explosion en -eur à l’intérieur de ce carburateur à mots. Moi, je suis surtout sensible au sens de la première définition. Je sais que, parfois, l’amour peut être « un moteur à générosité », qui t’emmène en zig-zag dans des directions que tu n’avais pas imaginées. Je l’ai vu. J’en ai été le bénéficiaire.

Et je me dis que les personnages de Dolor y Gloria, notamment celui de l’amant argentin, seraient d’accord eux aussi.