Ce qui est amusant, c’est que, dans cet effort de compréhension, je découvre que le jeune Johann se plante complètement : dans von deutscher Baukunst, en bon précurseur du romantisme, il fait d’un monument inspiré par les recherches techniques de l’Ile de France et construit sur plusieurs siècles une idée tout droit sortie de la tête d’un génie unique, Erwin von Steinbach (dont on pense aujourd’hui qu’il n’a été le maître d’œuvre que d’une partie de l’édifice).
De plus, ce goût pour le gothique, il le
reniera dans sa maturité, lorsqu’il se sera éloigné de Strasbourg et rapproché
de l’Italie.
Pas grave : ces erreurs et ces
errements me rendent ce jeune Allemand encore plus sympathique. Une pensée au
travail.
Dans le musée historique, je suis frappé par l’histoire de ce jeune Allemand venu étudier le droit à Strasbourg à la fin du XVIIIe.
Le jour de son arrivée, ce jeune esthète imbu des préjugés de son époque, qui encense l’art grec et méprise celui du Moyen-Age (l’art gothique, c’est l’art des Goths, des barbares), ne se précipite à la cathédrale que pour y trouver une occasion de ricaner.
Or, il est stupéfait par son harmonie inattendue. A tel point que, malgré son vertige, il se force à grimper jusque sur la plate-forme, comme s’il voulait découvrir le monde avec les yeux de la cathédrale. Il ressent très fortement cette beauté ancienne qu’il découvre mais il ne la comprend pas, tant elle est complexe, multiple, éclatée, vertigineuse, si différente de l’unité de l’art antique. Alors il revient de nombreuses fois se planter devant la façade du monument, pour saisir la place de chacun des milliers de détail dans l’ensemble.
Cet étudiant de 21 ans s’appelle Goethe et c’est lui qui va rendre aux Européens de sa génération la beauté de l’art gothique.
J’admire l’attitude de ce jeune homme : être capable de se débarrasser des préjugés de son époque pour se laisser investir par une beauté inconnue, celle du passé, comme ici, ou celle d’une culture radicalement différente. Faire table rase, afin de ressentir avec force cette esthétique autre, puis faire l’effort de la comprendre, de la saisir dans sa totalité. Enfin écrire sur elle pour transmettre aux autres ce qu’on a perçu.
Cathédrale de Strasbourg, dans la foule qui attend 12h30 depuis trois quarts d’heure au pied de l’horloge astronomique : au moment où la procession des automates va commencer, un silence religieux, comme avant une apparition. On entend à peine le bruit des téléphones portables de ceux qui vont filmer en regardant. Ou filmer au lieu de regarder.
Strasbourg, les quais bucoliques de l’Iil, juste en face du siège d’Arte : un jeune chien se jette à l’eau avec volupté pour aller chercher le morceau de bois que lui jette son maître. Mais il faut que l’objet lui paraisse assez gros et surtout qu’il soit bien lancé. Il fait sourire tous les passants par la fantaisie qu’il met à décevoir ou récompenser son maître et le plaisir rafraichissant qu’il retire de cet exercice ludique de son libre arbitre.
Quel est exactement « l’outrage » qu’on lui reproche ? Avoir fait un doigt d’honneur à un policier qui le bousculait ou bien être un spécialiste des manifestations sociales et documenter d’un peu trop près l’action de la police dans le conflit des gilets jaunes ? Et la « dégradation » ? Ne serait-ce pas celle de l’image du pouvoir macronien, en ayant contribué à faire éclater l’affaire Benalla ?
Ces derniers temps, on a parfois la désagréable impression que la police et le pouvoir cherchent à régler leurs comptes avec les jeunes chiens fous qui se jettent à l’eau pour aller chercher dans la rivière de l’actualité sociale les bouts de bois qui leur plaisent, et non ceux qu’on leur désigne.
J’ai été ému de voir la cathédrale brûler mais, au bout d’à peine une semaine, ce déferlement d’émotion commence à pieusement me gaver. D’où mon rire à lire l’article de Renée Greusard dans Rue 89.
J’en retiens ce tweet bien frappé de Ollivier Pourriol: « Victor Hugo remercie tous les généreux donateurs prêts à sauver Notre Dame et leur propose de faire la même chose avec les Misérables. »
Quel serait l’équivalent actuel de cette forêt de chênes séculaires, par lequel notre début de vingtième-et-unième siècle pourrait témoigner aux générations futures de nos capacités techniques mais aussi spirituelles ?
En sommes-nous seulement capables?
Cela va être intéressant à observer : pas seulement les solutions techniques, aussi le niveau de nos échanges.
Si notre Président l’a dit, il n’y a plus
qu’à s’exécuter.
Pourtant, le temps des cathédrales n’est-il pas précisément celui qui échappe au « je veux » individuel (fût-ce celui des puissants qui nous dirigent) ? N’invite-t-il pas à penser une œuvre si colossale qu’elle dépasse la simple génération humaine et oblige à se relier aux générations à venir dans la permanence d’un projet ?
A ne pas dire « je veux », ni « dans les cinq ans » mais « nous allons tous » et « en prenant autant de temps qu’il faudra » et « en choisissant la solution pérenne qui nous paraîtra la meilleure » et « en faisant modestement du mieux dont nous sommes capables ». Bref, le contraire de ce volontarisme politique qui ne cache souvent que l’aboulie politicienne.
Cette reconstruction de Notre-Dame ne pourrait-elle être une invitation à s’emparer, avec la même volonté modeste de travailler dans le long terme, des autres chantiers tout aussi urgents du monde actuel ?
L’Ajax d’Amsterdam de cette année, ce pourrait être à quoi ressemblerait le football s’il n’était pas exclusivement dominé par l’argent : des équipes formées dans des clubs, ayant une forte identité de jeu, et fondées sur le talent collectif. Chaque année, il y aurait des surprises en Ligue des Champions et le vertueux Ajax aurait sans doute déjà plus de trophées dans sa vitrine que l’indécent Réal galactique.
Ce qui est amusant, c’est que, si la réforme de la Champions Ligue voulue par les puissances financières voyait le jour, ni l’Ajax, ni Tottenham, les deux surprenants demi-finalistes de cette année, ni la Roma, celui de l’année dernière, ne seraient en top division.
Ce tonitruant Ajax 2019 n’aura sans doute pas le temps de gagner trois coupes d’Europe à la file, ni peut-être même une (les gros clubs ont déjà commencé d’acheter ses joueurs avant même la fin de la saison).
Mais leur parcours de cette année est quand même réjouissant, surtout pour quelqu’un comme moi dont le premier souvenir de football est le 4-0 infligé par le mythique Ajax de Cruijff au Bayern de Beckenbauer, en 1973 et en noir et blanc (dans mon souvenir comme sur la petite télé de mes parents).
Dans le musée d’Arromanches, le commentaire du petit film sur la nuit du débarquement est lu par un ancien combattant un peu exalté. Il adresse pour finir un appel aux générations suivantes pour qu’elles défendent cet idéal de paix que la sienne a dû reconquérir par la guerre.
La lumière se rallume et, à travers les vitres qui nous séparent de l’écran, j’aperçois fugacement mon reflet aux cheveux blancs et ceux des jeunes qui m’entourent.
Cela ne dure qu’un instant et puis cela se désagrège.