J’ai été ému de voir la cathédrale brûler mais, au bout d’à peine une semaine, ce déferlement d’émotion commence à pieusement me gaver. D’où mon rire à lire l’article de Renée Greusard dans Rue 89.
J’en retiens ce tweet bien frappé de Ollivier Pourriol: « Victor Hugo remercie tous les généreux donateurs prêts à sauver Notre Dame et leur propose de faire la même chose avec les Misérables. »
Quel serait l’équivalent actuel de cette forêt de chênes séculaires, par lequel notre début de vingtième-et-unième siècle pourrait témoigner aux générations futures de nos capacités techniques mais aussi spirituelles ?
En sommes-nous seulement capables?
Cela va être intéressant à observer : pas seulement les solutions techniques, aussi le niveau de nos échanges.
Si notre Président l’a dit, il n’y a plus
qu’à s’exécuter.
Pourtant, le temps des cathédrales n’est-il pas précisément celui qui échappe au « je veux » individuel (fût-ce celui des puissants qui nous dirigent) ? N’invite-t-il pas à penser une œuvre si colossale qu’elle dépasse la simple génération humaine et oblige à se relier aux générations à venir dans la permanence d’un projet ?
A ne pas dire « je veux », ni « dans les cinq ans » mais « nous allons tous » et « en prenant autant de temps qu’il faudra » et « en choisissant la solution pérenne qui nous paraîtra la meilleure » et « en faisant modestement du mieux dont nous sommes capables ». Bref, le contraire de ce volontarisme politique qui ne cache souvent que l’aboulie politicienne.
Cette reconstruction de Notre-Dame ne pourrait-elle être une invitation à s’emparer, avec la même volonté modeste de travailler dans le long terme, des autres chantiers tout aussi urgents du monde actuel ?
L’Ajax d’Amsterdam de cette année, ce pourrait être à quoi ressemblerait le football s’il n’était pas exclusivement dominé par l’argent : des équipes formées dans des clubs, ayant une forte identité de jeu, et fondées sur le talent collectif. Chaque année, il y aurait des surprises en Ligue des Champions et le vertueux Ajax aurait sans doute déjà plus de trophées dans sa vitrine que l’indécent Réal galactique.
Ce qui est amusant, c’est que, si la réforme de la Champions Ligue voulue par les puissances financières voyait le jour, ni l’Ajax, ni Tottenham, les deux surprenants demi-finalistes de cette année, ni la Roma, celui de l’année dernière, ne seraient en top division.
Ce tonitruant Ajax 2019 n’aura sans doute pas le temps de gagner trois coupes d’Europe à la file, ni peut-être même une (les gros clubs ont déjà commencé d’acheter ses joueurs avant même la fin de la saison).
Mais leur parcours de cette année est quand même réjouissant, surtout pour quelqu’un comme moi dont le premier souvenir de football est le 4-0 infligé par le mythique Ajax de Cruijff au Bayern de Beckenbauer, en 1973 et en noir et blanc (dans mon souvenir comme sur la petite télé de mes parents).
Dans le musée d’Arromanches, le commentaire du petit film sur la nuit du débarquement est lu par un ancien combattant un peu exalté. Il adresse pour finir un appel aux générations suivantes pour qu’elles défendent cet idéal de paix que la sienne a dû reconquérir par la guerre.
La lumière se rallume et, à travers les vitres qui nous séparent de l’écran, j’aperçois fugacement mon reflet aux cheveux blancs et ceux des jeunes qui m’entourent.
Cela ne dure qu’un instant et puis cela se désagrège.
Au petit matin, tandis que je me lève et que Trump en est déjà à son cinq-centième tweet d’une journée ordinaire, les pompiers ont réussi à préserver l’essentiel : les deux tours et la façade.
L’un des trésors les plus précieux de la cathédrale était invisible.
J’apprends que cette charpente était surnommée « la forêt » car chacune de ces innombrables poutres était faite d’un chêne séculaire. Elle a traversé huit siècles miraculeusement sans subir d’incendie et c’est cette nuit qu’en quelques heures elle brûle.
Pourquoi suis-je ému ? Ce ne sont que des troncs d’arbre, n’est-ce pas, ce n’est qu’un monument.
Mais cette cathédrale n’est-elle pas le symbole d’un monde, lui aussi familier, immense et fragile rempli de chênes et peuplé d’éléphants, que nous laissons crever ? Je me sens malheureux, impuissant et vaguement responsable à regarder partir en fumée l’image d’un monde que je n’ai pas su protéger.
Pourtant, je savais qu’il était précieux.
Je redoute que ce que je croyais éternel ne disparaisse en quelques heures, me laissant appauvri. Car le lien spirituel à un passé que nous pouvons dire nôtre est l’une des seules vraies richesses.
A propos de richesse, dès le lendemain de la catastrophe, on pense à donner pour reconstruire. Nos chers milliardaires font même assaut de générosité médiatique. Pinault donne 100 millions d’euros, LVMH 200 millions, la mairie de Paris 50 millions, et la région Ile de France 10 millions.
Ces montants claironnés, au lieu de me rassurer, m’exaspèrent. Tout notre début de 21ième siècle se dit dans le rapport entre ces quatre chiffres. Une société qui fonctionne bien ne devrait-elle pas fournir les données inverses : la puissance publique capable de mobiliser des centaines de millions d’euros et les fortunes privées quelques millions (ce qui serait déjà largement suffisant)?
Il manque un cinquième chiffre : celui des dons de tous les anonymes comme moi. J’aimerais qu’ils soient tellement faramineux que nous n’ayons pas besoin de ces milliardaires qui s’approprient la reconstruction de nos symboles comme ils se sont appropriés le reste. Mais je sais bien que c’est le contraire : ce sont eux qui n’ont plus besoin de nous pour détruire et reconstruire le monde. Et ce depuis déjà des décennies.
Un vieux fumeur nous montre de loin les grues du port du Havre et nous raconte le travail des dockers modernes qui déchargent en quelques heures 21 000 containers de monstres flottants de 400 mètres. Il se perd dans des détails techniques mais, en se perdant, il arrive presque à me faire ressentir ce monde ingrat qu’il a sûrement aimé.
J’ai spontanément envie de pleurer. Mais je me retiens : je ne suis pas sûr que je parviendrais à éteindre la cathédrale de mes larmes.
Pourtant, le président américain Donald Trump et moi nous refusons de nous résigner. Alors nous conseillons aux pompiers français de se bouger un peu les fesses et d’envoyer fissa les Canadairs ! Le président Trump et moi, nous sommes des pompiers tellement lamentables que, si l’on nous écoutait, on ferait s’écrouler l’ensemble de l’édifice que nous prétendions sauver. Le président Trump (et pas moi, heureusement) est censé être l’un des pompiers du monde en feu : il a des conseillers mais il ne les écoute jamais ; il préfère tweeter ses émotions, ça prend moins de temps.
Par bonheur, les pompiers français n’ont pas le temps de lire les tweets du président du monde ni les miens. Ils préfèrent analyser la situation. La tête froide, ils concluent que l’inestimable toiture n’est pas sauvable. Une dizaine rentre à l’intérieur, où personne ne les voit, ni Trump ni moi ni les autres cons dans notre genre. Ni même les badauds. Les soldats du feu luttent pour faire baisser la température et sauver les œuvres d’art. Puis il paraît qu’un drone articulé de 500 kilos prend le relais. Je ne sais pas à quoi ressemble cette chose mais je me dis que ce Quasimodo de métal s’agitant dans la fournaise à notre place pour sauver des reliques aurait peut-être fait rêver Victor Hugo.
Pour raconter l’histoire d’Amour et Psyché, Porras mêle Apulée à des extraits de la comédie-ballet de Molière. Le récit de l’auteur latin est proche encore des contes de la littérature orale : on y trouve Vénus en marâtre et des épreuves initiatiques imposées à la jeune femme. C’est une occasion pour Porras de plonger dans un archaïsme parodique (en contrepoint de ce qu’il avait voulu faire il a déjà de nombreuses années avec Les Bacchantes d’Euripide, le spectacle où personnellement je l’ai découvert le créateur du Teatro Malandro). Quant aux scènes rimées de Molière, elles montrent les deux sœurs jalouses, jouées ici par des travestis délirants, et un Amour en Louis XIV à perruque dans un Versailles enchanté. Il y a de jolies choses : notamment, lorsque Psyché découvre l’amour sans comprendre tout à fait ce qu’elle éprouve, on croirait entendre Agnès au début de l’Ecole des femmes. Mais enfin, ce n’est pas le texte le plus profond de Molière. Porras a raison de s’en amuser, et d’en faire un prétexte pour jouer avec les codes d’un classicisme de pacotille. Ah oui, une touche (légère) de modernité : à la fin, lorsque Psyché se réveille de la mort et retrouve Amour, celui-ci n’est plus qu’un homme d’aujourd’hui, déplumé et fragile. Va-t-elle l’accepter, sans son apparat ? Elle ne s’interroge qu’un instant.
Qu’est-ce que ce mythe peut nous dire
aujourd’hui sur le désir, sur le tabou, sur la réalité du sexe, sur la
transgression, sur la frustration, sur la perte et le travail du deuil ?
Pas tout à fait sûr que Porras réponde à
la question. Ni même qu’il ait envie d’y répondre. Ce qui l’intéresse
peut-être, c’est simplement (mais ça fait déjà tout un théâtre) de mettre cette
histoire en images. De faire jouer ses comédiens à jouer ces textes classiques.
Faire d’un mythe une féérie jubilatoire.
Quand Porras s’amuse, c’est drôle et c’est beau. Il manque peut-être la cruauté de L’Eveil du printemps ou la férocité sarcastique de La Vieille Dame, mais ça suffit largement à combler le spectateur le plus rétif.
Ulysse a été bluffé par ce film, dès la
scène de départ : le jeune Yoav, ayant fui Israël, échoue dans un grand
appartement bourgeois parisien où il manque mourir de froid. Dès le début, l’on
se demande où l’on est : dans un récit réaliste, fantastique, ou dans un
conte initiatique ? Et ça va continuer ainsi tout le film, qui suit
plusieurs pistes : il y a d’abord les relations d’un trio amoureux, à la
Jules et Jim, entre Yoav, le « jeune coq » israélien, et un couple de
Français bobos de son âge, un fils de famille qui rêve d’écrire et une styliste
délurée. Mais ce n’est pas ce qui a le plus intéressé Ulysse, les motivations
des personnages lui ayant paru parfois confuses ou volontairement incohérentes.
Ce qui l’a scotché, c’est la façon dont Nadav Lapid aborde le thème de l’identité : ses personnages, Yoav et les compatriotes border line qu’il fréquente vivent, avec une intensité qui confine à la dinguerie, tout le prisme de l’identité israélienne contemporaine, du rejet radical de soi jusqu’à la rage de se revendiquer malgré tout Juifs, au milieu de ceux qui sont considérés alors nécessairement comme des ennemis ou comme des lâches. Les héros de Lapid sont remplis à déborder d’histoires de violence, leur propre passé de soldats et celui de leurs pères, mais ils ne savent pas s’ils sont des héros de l’Iliade ou les marionnettes d’une farce. Alors ils donnent leurs histoires à leurs amis d’ici, pour que ceux-ci les racontent à leur place. Et puis ils les leur reprennent.
Mais tout aussi intéressant pour nous est le regard décalé et survolté que Lapid porte sur le spectacle de la France, qu’il scanne d’un œil amoureux mais vachard : le métissage, la froideur, la décadence, la pleutrerie les valeurs laïques, leur grandeur, leur bêtise. Plusieurs scènes d’un comique brutal se sont imprimées telles quelles dans la mémoire d’Ulysse : le métro, les cours de français pour candidats à la naturalisation, les cafés.
Des cages d’escalier désertes d’immeubles
bourgeois. Des bureaux où des hommes se battent comme des soldats ou comme des
gamins. Il y a une idée de cinéma à chaque séquence, qui fait qu’on ne sait
jamais où elle va nous embarquer. Lapid a une façon bien à lui de filmer ne
serait-ce que les rues de Paris, son personnage les yeux rivés sur le trottoir
pour ne pas voir la beauté autour de lui, ni la banalité, et l’on entend comme
jamais les bruits brutaux de la circulation. Tout est plus bruyant, plus rapide,
plus intense.
Enfin, l’interprétation de Tom Mercier,
qui parcourt tout le film en érection physique et mentale.
Deuxième choc cinématographique de l’année après La Favorite. Deuxième leçon de style.